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Nitzer Ebb : « George Clinton trouve notre musique funky » – Interview

Nitzer Ebb
Crédit photo : DR/Mute Records
Ecrit par David Jegou
Lorsque l’on parle « dance music », Nitzer Ebb n’est pas le premier groupe qui vous vient à l’esprit. Catalogués à tort dans la catégorie Electronic Body Music, leur musique est initialement une déclaration d’amour aussi bien à Giorgio Moroder et au funk des années 70. Ecoutez leurs premiers singles, vous comprendrez pourquoi le groupe a influencé les pionniers de la house music. De retour sur scène avec la formation originale du groupe, leur récent concert parisien fut aussi énergique et intense que lors de leur débuts chez Mute Records dans les 80’s. Dans cette interview pour Addict-Culture, les membres fondateurs Douglas McCarthy et Bon Harris se livrent sans nostalgie mais avec beaucoup d’humanité sur l’histoire du groupe depuis leurs débuts.
Quelles étaient vos influences en 1982 à la formation du groupe ?

Bon Harris : Elles étaient multiples. Il y avait beaucoup de reggae, de soul et de funk autour de nous. Ça nous a inspirés. En 1977, I Feel Love de Donna Summer et Low de David Bowie ont été deux énormes claques. Cela correspond au moment où le skateboard a pris une place importante dans nos vies. Evidemment, le milieu du skate était lié à celui du punk. Nous ne le savions pas à l’époque, mais toutes ces sonorités différentes allaient être digérées et donner le son de Nitzer Ebb.

Douglas McCarthy : Nous avions la chance d’avoir un magasin de disques fabuleux dans notre ville. Venant de la classe ouvrière, nous n’avions pas un sou pour acheter de la musique. Nous passions des heures à regarder les pochettes. En 1980 ,celle de Die Kleinen Und Die Bösen par le groupe Deutsch Amerikanische Freundschaft m’avait particulièrement marquée. Le gérant nous laissait écouter ce qui nous intriguait. C’est dans cette boutique que j’ai rencontré ceux qui restent encore aujourd’hui des amis proches. Certains, comme Simon Granger, sont devenus des membres de Nitzer Ebb. Nous étions justes des nerds. Nous écoutions tous les styles musicaux possibles, nous n’avions aucune barrière.

Crédit photo : DR/Mute Records

À vos débuts, la musique de Nitzer Ebb était-elle identique à celle que l’on retrouve sur votre premier album Basic Pain Procedure ?

B.H. : La musique électronique nous intéressait. Au début nous utilisions des instruments conventionnels en plus des synthés. Nous cherchions à faire quelque chose à la Cabaret Voltaire. Il nous a fallu un temps fou pour arriver au son que nous avions en tête.

D.McC. : Nous avions une guitare au son pourri. Elle était mal accordée mais nous n’en avions pas conscience. Nous ne pouvions pas nous permettre d’acheter un micro. Nous avions bricolé un casque pour pouvoir chanter dedans. Étonnamment, la qualité était bonne. Nitzer Ebb a débuté quelques années après Cabaret Voltaire. Il était plus facile pour nous d’avoir du matériel pas cher pour ajouter des effets. En fait, il ne fallait pas grand chose pour monter un groupe (rire). Nitzer Ebb a commencé à trouver sa voix quand nous avons terminé d’économiser pour un synthé Pro 1, le seul qui comprenait un sampler à l’époque. Et puis en 1983, l’arrivée du synthé Roland SH 101 a donné naissance au groupe tel que tu le connais aujourd’hui. Grâce à lui, nous avons trouvé l’identité de Nitzer Ebb.

Il s’est passé quatre ans entre la sortie de vos deux premiers albums, Basic Pain Procedure en 1983 et That Total Age en 1987. Comment expliquez-vous cet écart ?

B.H. : En dehors de ce que l’on trouve sur Basic Pain Procedure, nous n’avions que deux autres titres inédits. Il nous a fallu du temps pour composer des chansons qui méritaient de se retrouver sur un album.

D.McC. : Nous cherchions à faire évoluer notre son. Le but était de se débarrasser des influences gothiques pour évoluer vers quelque chose de plus teutonique.

C’est à partir de ce moment que l’on a commencé à vous classer dans la vague des artistes Electronic Body Music, alors que le son de Nitzer Ebb n’a rien à voir avec ce mouvement.

B.H. : Au fond de nous, nous savions qu’il y avait dans notre musique plus d’éléments extérieurs que dans n’importe quel groupe d’EBM qui se contentait de taper comme des bourrins sur une batterie électronique. Le marketing nous a rattrapés. Pour attirer du monde, les promoteurs de concerts nous ont vendu en tant que groupe EBM. Ça nous surprend encore aujourd’hui que certains nous associent encore à ce mouvement. Comment les fans de longue date ne peuvent-ils remarquer des influences plus profondes ? On nous a également collé une étiquette de groupe industriel. Là aussi, c’est une incompréhension totale. Quand George Clinton nous a remixés, il a tout de suite compris. Il nous a dit que notre musique était hyper funky. Nous ne voyons pas tout en négatif. Avoir l’attention et la dévotion des fans d’EBM n’est pas offusquant. Leur amour et leur attention nous ont beaucoup apporté.

Barry Adamson vous avait également remixés à l’époque de Showtime.

D.McC. : C’était légitime. Magazine est une de nos influences majeures. Les gens n’ont pas fait le lien avec notre musique. Nous avons un passé : tout n’a pas commencé en allumant un ordinateur.

Vous avez sorti la quasi intégralité de vos disques sur Mute Records. Comment avez-vous été signés par le label ?

D. McC. : Tout s’est fait de façon old school. Nous avons envoyé notre cassette démo à pas mal de labels. Seul Factory Records a pris le temps de nous répondre avec un courrier de refus. Nous avons créé notre propre label, Power Of Voice Communications, pour publier notre musique. La troisième sortie, Let Your Body Learn, a attiré l’attention de Daniel Miller, fondateur de Mute Records. Il nous a contactés pour nous proposer un contrat. C’était une époque bizarre. Le label était géré dans une pièce minuscule dans le quartier de Soho à Londres. Ils s’apprêtaient à déménager dans un immeuble dans l’ouest de Londres. Daniel voulait créer des sous labels. L’un d’eux, Transglobal, était orienté “dance” au sens large. On y retrouvait S’Express, Bomb The Bass ou Renegade Soundwave par exemple. Dans un premier temps, nous avons ressorti Let Your Body Learn chez Transglobal.

Tout s’est passé très vite une fois Nitzer Ebb signé par Transglobal.

D.McC. : Daniel nous a rapidement emmenés enregistrer au Studio Hansa à Berlin. Tu imagines, nous étions encore des adolescents et on se retrouvait dans ce studio mythique où David Bowie avait enregistré notre album préféré !

B.H. : Nous étions avec Diamanda Galas dans l’avion pour Berlin. Après avoir vécu quelques temps dans la pièce de stockage de Mute Records, elle avait décidé de déménager en Allemagne. Diamanda, Daniel et nous même sommes arrivés en retard pour l’enregistrement avec toutes les affaires de Diamanda dans nos bras (rire).

D.McC. : Nous nous sommes fait remarquer d’emblée. À tel point qu’on nous a dit que si nous ne nous tenions pas à carreau pendant le vol, la police nous attendrait à Berlin. Bon OK, nous avions bu quelques verres avant d’aller à l’aéroport (rire).

On vous retrouve rapidement en première partie des concerts de Depeche Mode, vos compagnons de label. Cela vient t-il d’une volonté de Mute ou bien d’une admiration commune ?

D.McC. : Nous ne voulions pas le faire. On pensait que nos fans respectifs allaient nous en vouloir. On avait peur d’être considérés comme des vendus car c’était un groupe commercial. C’est Daniel Miller qui nous l’a imposé. Avec du recul, cela aurait été une erreur incroyable de ne pas le faire. Grâce à la tournée Music From The Masses, nous avons gagné de nombreux nouveaux fans. Ils nous en parlent encore aujourd’hui. Nous avons créé une amitié forte avec Depeche Mode ce qui est complètement dingue quand on y pense. J’ai fait six tournées avec eux. J’ai ouvert six fois pour eux. Avec Nitzer Ebb, Black Line, DJMREX et en solo. Ce sont des gens fidèles. Ils tournent avec la même équipe depuis des années. Grâce à eux, j’ai l’impression d’être en famille. À chaque fois qu’ils jouent Precious sur scène, ma femme et moi quittons les backstages pour aller dans la fosse. C’est tellement beau que nous sommes mains dans la main et une larme coule de nos yeux à chaque fois.

Crédit photo : DR/Mute Records

De votre propre aveu, vous ne preniez pas les choses très au sérieux dans Nitzer Ebb. Y a-t-il des actes que vous regrettez ? 

(Ils se regardent tous les deux, gênés, puis éclatent de rire)

B.H. : Quand je retourne à l’occasion à Chelmsford, la ville où j’ai grandi certains amis me parlent de mon attitude à l’époque. On se disait qu’on ne savait pas si l’on aurait l’occasion un jour de vivre une expérience pareille, donc pourquoi se fixer des limites ? Nous les avons bien testées d’ailleurs. Nous avons parfois heurté certaines personnes sans nous en rendre compte. Ça me rend malade aujourd’hui. Je m’en suis platement excusé.

D.McC. : Nous étions des adolescents. J’avais 15 ans lors du premier concert de Nitzer Ebb. Je sortais à peine de l’enfance. Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que nos amis avaient une vie plus classique. Ils sont allés à l’université puis ont trouvé un travail. Bon et moi n’avons pas évolué. Nous avons eu 17 ans pendant dix ans. Personne ne voulait que l’on change. Les gens attendaient de nous que l’on soit stupides. Nous avons grandis en banlieue, il n’y avait rien à y faire. Nous étions deux gamins frustrés, attirés par l’idée d’habiter dans une grande ville. C’est de cette frustration qu’est née notre créativité. Bon et moi savions que nous devions nous battre ensemble pour arriver à quelque chose. Nous étions très proches.

Comment avez-vous vécu la rupture du groupe après la sortie de Big Hit en 1995 ?

D.McC. : Nous étions lessivés, sans aucune énergie.

B. H. : C’était une prise de conscience. C’était comme être habitué à se déplacer en limousine pendant dix ans et que soudainement, quelqu’un ouvre la porte et t’abandonne dans la rue. Tu te demandes ce que tu vas bien pouvoir faire. C’était une période extrêmement difficile. Nous avions fondé ce groupe à l’âge de 13 ans. J’ai dû déterminer quelle part de moi faisait partie de Nitzer Ebb et quelle part était le véritable Bon Harris. Il m’a fallu du temps même si je n’ai jamais réussi à évacuer Nitzer Ebb de mon esprit. Cette expérience m’a façonné. Elle me manquait même si j’étais heureux de faire un break.

Maintenant que tous les membres de la formation originale de Nitzer Ebb sont réunis pour la première fois depuis 1987 (avec David Gooday et Simon Granger, ndlr), qu’avez-vous voulu apporter de plus au groupe ?

B.H. : Nous avons fait le plus gros du travail en travaillant non-stop jusqu’en 1995 pour que Nitzer Ebb soit un groupe qui compte. Maintenant je souhaite juste prendre du plaisir et rendre les fans heureux. Nous donnons le maximum de nous-mêmes à chaque concert. Jouer de la musique, danser et m’amuser est mon principal objectif. Nous avons reçu des critiques négatives sur les nouveaux arrangements en live. Cela n’a rien enlevé à notre détermination de nous éclater avec notre public. Si quelqu’un a un problème avec nous, c’est qu’il n’est pas normal (rire).

D.McC. : Cette tournée avec la formation originale était inattendue. Bon et moi vivons à Los Angeles. Nous avons d’autres projets musicaux pour lesquels nous sortons des albums et partons en tournée. L’un d’entre eux était DJMREX, un duo que j’ai formé avec Cyrus Rex. Un jour j’ai reçu un coup de fil de Cyrus qui m’a dit que Bon s’était auto-embauché dans notre groupe (rire). Du coup, nous avons préféré changer de nom pour devenir Black Line. Nous avons bossé comme des fous sur ce projet. Une fois l’album terminé, Bon a fait pas mal d’allers-retours entre Los Angeles et l’Angleterre pour des raisons personnelles. Il passait du temps dans l’Essex avec les anciens Nitzer Ebb, David Gooday et Simon Granger. Ils ont un groupe tous les deux appelé Stark. Bon est allé dans leur studio et il a adoré leurs méthodes de travail. Il m’a contacté pour m’en parler. On a décidé qu’il serait intéressant de bosser à nouveau ensemble pour retravailler notre répertoire. On s’amuse comme des fous tous les quatre.

B.H. : Nous avons la cinquantaine bien avancée, nous sommes relativement en forme, avec toutes nos capacités mentales (rire). Je me suis dit que ça n’allait pas durer comme ça éternellement. C’était maintenant ou jamais. Cette tournée célèbre non seulement notre musique, mais aussi notre amitié.

D.McC. : Et puis comme d’habitude avec Nitzer Ebb, rien ne s’est passé comme prévu. Le deal était de faire juste quelques dates en 2019 car nous ne sommes plus tout jeunes et avons de légers problèmes de santé. Résultat, nous devons assurer 65 concerts en sept mois, nous vivons dans un bus et enchaînons jusqu’à sept concerts sans repos. Comme au bon vieux temps (rire).

Merci à Marine Batal

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