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Tandis que j’agonise : « Novembre » de Josephine Johnson

Si vous êtes amateurs de classiques ou de littérature anglo-saxonne, vous devez connaître cette excellente collection qu’est Belfond Vintage.

Depuis cinq ans déjà, elle nous enchante avec ses couvertures colorées délicieusement kitsch et son parti pris unique dans le paysage éditorial français : redonner vie à des livres introuvables, qu’il s’agisse de classiques tombés dans l’oubli, de textes injustement méconnus ou de curiosités littéraires.

Et c’est un véritable bonheur, une bouffée d’oxygène pour un lecteur avide, et plus encore un libraire aguerri, de découvrir ou redécouvrir ces textes emblématiques d’une œuvre ou d’une époque, arrachés aux tréfonds de l’oubli ou de la mémoire.

Voici donc une nouvelle pépite dans la collection et pas des moindres : Novembre, premier roman d’une jeune américaine nommée Josephine Johnson, obtint le prestigieux prix Pulitzer de la fiction en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, il fut encensé par la critique, qui compara l’auteur à la grande Willa Cather, et s’inscrit dans la lignée des chefs-d’œuvre romanesques de la Grande Dépression.

Ce roman nous renvoie, en effet, à ces grands textes qui ont marqué notre vie de lecteur et notre imaginaire : Les Raisins de la Colère de John Steinbeckpublié en 1939 et qui reçut le Pulitzer en 1940, ou les romans d’Erskine Caldwell qui fut un peintre sans concession de cette période noire.

Mais on est bien loin ici des descriptions de la misère crasse et des comportements à la limite de l’humanité propres à Caldwell par exemple, de son réalisme cru, de son érotisme et de sa violence absurde, qui choquèrent tant les ligues de vertu américaines de l’époque.

Josephine Johnson a la douceur, le lyrisme et la sensibilité des voix féminines du Sud. Et sans doute est-ce aussi pour cela que ce roman est intéressant, pour le ton et le regard qu’il pose sur une époque largement explorée en littérature, à travers la voix non pas d’un narrateur, mais d’une narratrice, et la mise en avant de personnages féminins.

Brillant, poétique et sauvage, ce premier roman dépeint la vie quotidienne d’une famille blanche de la classe moyenne obligée de quitter la ville, luttant pour sa survie sur une terre hostile pendant la Grande Dépression et ce que l’on appelle le « Dust Bowl ».

Novembre.

À présent, je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne est à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier, sont clairs, étrangers à mes yeux.

Ce fut une longue année que la dernière, et plus pleine de signification que ne l’avaient été les dix précédentes. Il y eut des nuits où je sentais que nous avancions vers une heure… terrible et sans espoir, mais lorsque cette heure arriva, elle fut hachée et confuse parce que nous en étions trop près, et je ne compris même pas très bien qu’elle était venue.

The Dust Bowl, Texas Archives, 1934

Printemps, années trente. La misère contraint les époux Haldmarne et leurs trois filles à venir s’installer dans la vieille ferme familiale du Middle West, hypothéquée, où ils arrivent au début du récit. Comme des milliers d’américains, ils ont tout perdu et sont à la recherche d’un toit, d’un travail et de dignité.

Novembre, dix années plus tard. La voix de leur fille Margot s’élève telle une mélopée triste pour nous conter ce que fut leur histoire et leur lente et inexorable agonie.

Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour.

Ce qui était plus que n’eût fait le premier.

Le voilà donc, ce nouveau monde loin du bruit et de la fureur des villes, des centaines de chômeurs et de miséreux qui se pressent devant les bureaux d’embauche.

Mais la vie à la campagne n’a rien de facile malgré la bonne volonté de chacun. Entre un sol ingrat et une main-d’œuvre rare et trop chère, Arnold Haldmarne n’a pas une minute de répit. C’est un homme taciturne et dur à la tâche, qui s’investit sans compter pour que sa ferme devienne rentable. Ses filles et son épouse l’aident pourtant de leur mieux.

La mère, pilier de la maison, est un refuge pour les siens, motivant les uns et cajolant les autres. Les trois sœurs ont, quant à elles, des personnalités très différentes.

Kerrin, la fille aînée, est une jolie rousse de 16 ans, sûre d’elle, ardente et imprévisible. Merle, 10 ans, est une gamine attachante et optimiste aux joues rebondies, pleine de répartie et de joie de vivre. Coincée entre les deux, Margot la sage, la banale, la laide  ̶  dit-elle  ̶  a bien du mal à trouver sa place. La nature qui l’entoure la fascine et l’enthousiasme autant qu’elle l’effraye. C’est une introvertie, une silencieuse, qui aime observer et écouter. La jeune fille aime se réfugier dans ce qu’elle appelle la « vie souterraine », cet espace intérieur qui nous est propre et que nul ne peut atteindre, ce jardin secret qui autorise tous les sentiments.

Dorothea Lange (American, 1895-1965) Migrants Family, c.1933

Les voisins les plus proches sont une famille d’afro-américains qui vit dans un dénuement absolu et donne parfois un coup demain au père, lequel a bien du mal à admettre qu’il ne s’en sort pas. Il finit pourtant par embaucher un trentenaire travailleur et intelligent, nommé Grant Koven. Un jeune homme pas vraiment séduisant en réalité mais gentil, dont la présence trouble évidemment les filles aînées, en proie aux premiers émois.

Tandis que Kerrin la mystérieuse va remplacer la maîtresse d’école du bourg voisin, le temps s’écoule au rythme des saisons et des travaux des champs. Des joies simples de la famille et de l’enfance. Des tourments de l’adolescence et des rivalités que l’on peut expérimenter entre sœurs. Du poids de la dette et des désillusions…

La crise fait des ravages dans le Midwest, de plus en plus déserté. Les périodes de sécheresse n’en finissent pas d’épuiser une terre déjà appauvrie par le manque de rotation des cultures. Les récoltes insuffisantes ne permettent pas aux fermiers d’investir et nombre d’entre eux, déjà lourdement endettés, sont contraints de céder au grand capital leur lopin de terre poussiéreux.

Ils s’en vont, par familles entières, rejoindre les cohortes d’anciens métayers et de journaliers en quête de travail dans d’autres régions.

Les Halldmarne savent qu’ils subiront le même sort si le fruit de leur labeur ne leur permet pas de payer le loyer à leur propriétaire. Une angoisse et une inquiétude sourde montent au fil des pages tandis que les relations au sein de la fratrie deviennent de plus en plus difficiles. Survient alors l’été du malheur, celui qui va précipiter la tragédie et faire basculer le destin des personnages : une sécheresse implacable s’abat sur la région, mettant en péril les revenus du foyer et l’équilibre fragile de la famille…

En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir… J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses.

Thomas Hart Benton, The Prodigal Son c. 1939–1941

On ne peut qu’admirer l’écriture subtile et la force d’évocation remarquable dont fait preuve l’écrivain.

La narration est une habile combinaison de descriptions de la vie quotidienne dans une ferme moribonde et de réflexions liées à cette « vie souterraine » si chère à la narratrice. Traversée de fulgurances poétiques et lyriques, la prose est lumineuse et précise.

Avec une grande clairvoyance, l’auteur s’exprime à travers la voix de Margot, survivante de cette Amérique misérable et meurtrie que montrent les photographies de Dorothea Lange ou de Walker Evans, et nous livre un magnifique portrait en creux de cette période régie par l’injustice et le désespoir.

Dans cette Amérique des années 30, le sort du petit fermier n’est guère plus enviable qu’un autre et chaque jour est un combat. Metteur en scène habile, Johnson utilise pourtant d’avantage la Grande Dépression comme une toile de fond, préférant se concentrer sur le quotidien de cette famille ordinaire qui tente vaillamment de survivre face à une nature hostile. Et force est de constater que ce choix n’enlève rien à la puissance du récit, bien au contraire.

La nature, ou devrait-on dire « les forces naturelles », sont au centre du roman, nous ramenant à d’autres écrits somptueux tels Le Vent de Dorothy Scarborough, écrit en 1925 et que je vous engage à découvrir.

Personnage à part entière, puissance brute que nul ne peut dominer, la nature se rebelle et ses étendues arides semblent creuser leurs sillons pour dire ce monde à bout de souffle qui se meurt.

La terre endormie, brûlant sous des tourments trop longtemps contenus, est prête à exploser, n’épargnant rien ni personne. Mais, contrairement à l’homme, qui veut les dominer, ces forces naturelles n’ont aucune intention : elles sont, simplement, et leur puissance dévastatrice et rageuse s’oppose magnifiquement à l’impuissance totale de l’homme, renvoyé ici à sa condition de simple mortel.

Thomas Hart Benton (American, 1889–1975), The Hailstorm , 1940

Autre originalité, l’auteur fait de la gent féminine une pièce maîtresse de son roman tout en évitant de sombrer dans le romantisme absolu ou la mièvrerie. Et il est intéressant de constater que ce texte eut autant de succès auprès du public et de la critique à une époque où la condition et le rôle de la femme étaient encore largement « codifiés » et disons-le, sous-estimés.

Elle parvient à mettre en scène des héroïnes aux personnalités très différentes, remarquablement incarnées, dont elle explore et sonde merveilleusement les caractères, tandis que les hommes de cette histoire ne sont finalement que des faire-valoir, et n’existent qu’à travers leurs relations avec les filles Haldemarne.

Que dire d’autre, sinon que c’est un roman terriblement contemporain dont le sujet dépasse largement les frontières des États-Unis et du temps. Une parfaite allégorie du monde moderne avec ses catastrophes naturelles dévastatrices, sa noirceur et ses tragédies quotidiennes, ses injustices révoltantes, ses migrations massives d’innocents fuyant les crises, les guerres et la misère.

C’est donc un très beau texte que nous livre ici Josephine Johnson et qui mérite sincèrement d’être découvert. Un roman à la fois lumineux et tragique qui parle de courage, d’amour et d’espoir. De résistance et de résignation.

Portrait d’une famille attachante et maudite, brisée par un monde où règnent le désespoir et l’injustice la plus totale, ce roman nous renvoie finalement au besoin de vivre pleinement chaque instant et de s’attacher à la moindre étincelle de beauté, d’amour et de lumière, dans un monde plus qu’imparfait.

Josephine W. Johnson (1910-1990) fut l’auteur d’onze livres de fiction, de poésie et d’essais. Elle écrivit ce premier roman, intitulé Now in November à 24 ans, et remporta le prestigieux prix Pulitzer de la fiction un an plus tard, en 1935

La critique de l’époque encensa l’ouvrage, qualifiant la prose de « musique profondément émouvante ». Elle exprima son émerveillement face au style et au point de vue matures exprimés par une aussi jeune femme, suggérant qu’il avait ce caractère intemporel rare qui est la marque d’une fiction de premier ordre.

Preuve en est aujourd’hui notre plaisir à découvrir un tel texte, qui n’a pas pris une ride, et s’avère étrangement contemporain…

Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé ; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais vraiment fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour.

Novembre de Josephine Johnson, traduit de l’anglais par Odette Micheli, éditions Belfond Vintage.

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