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Orouni, de l’autre coté du miroir

Emma Broughton / Orouni / Photo : Mickaël Adamadorassy
Écrit par Jen

Depuis plus de dix ans maintenant, j’écoute et je suis la musique d’Orouni : de ses premières démos de one-man-band purement folk, puis ses premiers albums dans lesquels sa folk évolue naturellement vers la pop-folk, jusqu’à ses dernières créations où, entouré d’autres musiciens, Orouni est devenu un groupe de pop, pure.

Orouni excelle dans la composition de mélodies et dans l’accumulation d’instruments classiques (hautbois, piano, violoncelle, trompette…), ou venus de contrées lointaines (marimba, cavaquinho…).

Orouni nous emmène toujours vers un ailleurs. De la Scandinavie ou l’Espagne (en 2005), jusqu’au Brésil ou l’Afrique (en 2014, avec Grand Tour) en passant par une île dessinée au beau milieu de la Suisse (en 2006 avec A Matter of Scale), ses influences sont discrètes, sans ostentation, mais enrichissent ses élégantes mélodies pop.

Orouni - Somewhere in dreamland - 2017

En attendant son prochain album en 2018 (on a hâte !), Orouni propose une relecture de quatre titres issus de Grand Tour : l’EP Somewhere In Dreamland qui sort aujourd’hui même, sur le label Les Disques Pavillon. Les titres sont interprétés par Emma Broughton qui avait déjà posé sa voix sur quelques chansons de Grand Tour. Ici, elle prend totalement possession des titres avec grâce et légèreté.

La musique délicate et subtile d’Orouni se marie parfaitement avec le timbre limpide et pimpant d’Emma Broughton.

Emma Broughton, Orouni / Ėric Åuv

Emma Broughton, Orouni / Ėric Åuv

Les chansons prennent alors une autre dimension. Alors que la voix de Rémi était éthérée, parfois lointaine, celle d’Emma se fait plus présente, plus complice avec ceux qui l’écoutent…

Si ces quatre titres tournent en boucle depuis quelques jours, il me reste quelques questions sans réponses.

Qu’à cela ne tienne, il suffit de les poser à Orouni !

Emma Broughton et toi aviez déjà travaillé ensemble sur Grand Tour, avant qu’elle ait une place encore plus grande sur Somewhere in Dreamland.
Comment est née cette collaboration ?

Emma chante en effet sur deux morceaux de Grand Tour (2014) : The Sea Castle et Hawaii Moscow. En 2015, je lui avais également proposé de m’accompagner sur une reprise de R.E.M. enregistrée pour À découvrir absolument. Par ailleurs, j’estimais alors que sa présence pouvait nous apporter beaucoup en concert, d’autant qu’Emma joue de la flûte, et à ce moment-là elle était partante pour nous accompagner en live. C’est ainsi qu’en 2016, elle a intégré la version scénique d’Orouni lors d’un showcase à La Passerelle.2 à Paris. Dès lors, nous n’avons plus pu nous passer d’elle, et d’autres concerts ont suivi : Les Trois Baudets et La Java à Paris, Le Kalif à Rouen et Mains d’Œuvres à Saint-Ouen.

En grand amateur de Leonard Cohen, je juge qu’une voix féminine, alliée (ou non) à un timbre masculin, contribue à créer une tension dans une chanson. Mais comme Emma chante bien mieux que moi, j’ai également pensé qu’elle devrait être l’interprète unique de certains de mes morceaux : c’était trop tentant. D’autant qu’Emma avait joué dans le clip de Firearms (réalisé par Shanti Masud) et repris cette chanson devant la caméra du Cargo. Nous avions donc mené plusieurs projets ensemble avant que naisse Somewhere In Dreamland.

« J’ai décidé de me consacrer à ce que je préfère, et qui reste mon “domaine réservé” dans Orouni : la composition et l’écriture de chansons, ainsi que leurs arrangements. » 

D’où est venue cette envie d’enregistrer à nouveau ces quatre morceaux en n’y changeant que la voix de l’interprète ?

À mesure que j’enregistre des albums (Grand Tour est le troisième du nom), j’abandonne en partie le “do it yourself”. J’ai décidé de me consacrer à ce que je préfère, et qui reste mon “domaine réservé” dans Orouni : la composition et l’écriture de chansons, ainsi que leurs arrangements. Je ne désire pas spécialement m’occuper de tous les aspects nécessaires à la production d’un morceau de musique. Or le plus important, pour moi, est le bien de la chanson. Donc, si quelqu’un peut apporter sa pierre à l’édifice de telle sorte que le résultat soit meilleur que si je le faisais moi-même, je préfère que chaque action soit effectuée par une personne qui possède davantage de savoir-faire.

Par exemple, sur les premiers titres de Grand Tour que nous avons enregistrés en studio, c’est moi qui joue les lignes de basse. Mais au fur et à mesure que nous enregistrions, c’est Steffen Charron (qui nous accompagne sur scène depuis de nombreuses années) qui a pris le relais, et ce pour le bien des morceaux en question. D’autre part, alors que je joue la majorité des guitares de Grand Tour, sur le prochain album beaucoup de parties de guitares sont jouées par Steffen, car c’est un excellent guitariste.

L’aboutissement de ce processus est de confier l’interprétation vocale à quelqu’un d’autre. Et c’est particulièrement pertinent pour certains morceaux qui expriment le point de vue d’une femme, comme Nora, que j’ai écrite après avoir lu Une Maison de poupée d’Ibsen. Cela permet d’élargir la palette des timbres vocaux du groupe. Ainsi, par exemple, bien que Paul McCartney possède une voix formidable, j’aime l’idée qu’il ait confié Yellow Submarine à Ringo Starr. Je suis curieux de savoir quel aurait été le résultat si Paul avait interprété le morceau, en tout cas sa composition et la voix de Ringo s’accordent à merveille.

Comment s’est fait le choix des titres ? Ce sont des morceaux particulièrement rythmés et aux mélodies joyeuses.
Pourquoi ceux-là en particulier ?

C’est le label Les Disques Pavillon qui a proposé une liste de titres. Au départ, un nombre un peu plus important de morceaux de Grand Tour avait été envisagé, mais ces quatre chansons semblaient former un tout cohérent. Je les avais conçues à l’origine pour mettre en valeur certains instruments : le balafon (Speedball), l’omnichord (Uca Pugilator), le cavaquinho (The Sea Castle), et enfin la kalimba (Kalimbalism). D’autres titres de Grand Tour présentent des orchestrations moins spécifiques, il était donc intéressant que le futur EP comporte ces partis pris d’arrangements assez marqués. Si ces quatre morceaux dégagent une impression joviale, c’est peut-être aussi dû en partie aux goûts de Matthieu [Devos] (une des têtes pensantes du label), qui est également batteur et privilégie donc probablement des titres rythmés. Mais peut-être me trompé-je, en réalité il faudrait le lui demander ! En tout cas, j’étais vraiment touché de constater que cette musique provoquait en lui des petits mouvements dynamiques, et ce depuis les premiers essais avec Emma jusqu’au mastering. Il est en effet agréable d’être accompagné par des personnes qui apprécient réellement votre musique. Enfin, Les Disques Pavillon souhaitaient aussi travailler cet EP en tant que musique à l’image, et j’imagine que des élans joyeux conviennent mieux, en la matière, que des morceaux totalement déprimants.

De quelle manière s’est impliqué le label Les Disques Pavillon dans ce projet ?

Ce disque n’existerait pas si Les Disques Pavillon ne m’avaient pas proposé ce projet. À partir du moment où j’étais convaincu que c’était une bonne idée, nous avons beaucoup échangé avec Matthieu ainsi que Pacôme [Descamps] (la deuxième tête pensante du label). Par exemple, le texte de présentation de l’EP a donné lieu à de nombreuses conversations électroniques qui ont permis de le bonifier. C’était à la fois assez informel et très sérieux, puisque Somewhere In Dreamland est la toute première sortie des Disques Pavillon, mais que ses deux dirigeants possèdent une solide expérience dans le milieu de la musique. Le label a donc trouvé un studio pour enregistrer les titres ainsi qu’un ingénieur du son pour le mixage et le mastering. Il a également effectué des démarches pour la distribution numérique, par exemple. D’autre part, quand j’ai proposé de traduire le communiqué de presse en anglais, Les Disques Pavillon ont trouvé un traducteur. Et quand Pacôme a proposé de presser des CD promo, nous nous sommes occupés, avec Damien Antoni, de la pochette et de tous les fichiers visuels à transmettre à l’usine. Damien a d’ailleurs réalisé un superbe travail à partir de la couverture originale de Grand Tour. Enfin, à quelques jours du mastering, nous nous sommes rendu compte que nous n’avions jamais, après tous ces cafés pris ensemble et ces dizaines d’emails échangés, décidé d’un ordre pour les chansons ! Là encore, nous avons assez rapidement trouvé une solution. Ce disque est donc né de manière collaborative, dans une émulation assez candide.

Comment s’est déroulé le ré-enregistrement de ces titres ?

Je disposais des sessions de l’album Grand Tour, nous avions donc pensé qu’il suffirait d’enregistrer la voix d’Emma, et que le tour serait joué ! Mais dans notre grande candeur, nous ne nous étions même pas demandé si la tonalité des morceaux conviendrait à sa tessiture ! Évidemment, nous nous sommes posé cette question après avoir choisi les quatre titres de l’EP… Heureusement, Emma fut magistrale. Elle a été capable de tout chanter, alors que j’avais, à l’origine, arrêté la tonalité de ces chansons pour ma propre voix. Certaines parties ont dû être transposées d’une octave, et Emma a mis au point des harmonies pour quelques rares passages, comme sur Uca Pugilator, apportant d’ailleurs une lecture nouvelle assez fructueuse. Mais à ces quelques exceptions près, elle a pu se fondre dans des morceaux qui n’avaient pas été composées pour elle. De toute façon, il était inconcevable de réenregistrer tous les instrumentaux dans la tonalité adéquate.

Enfin, concernant les détails pratiques, Les Disques Pavillon ont loué une journée de studio pour qu’Emma pose sa voix sur ces titres, à Boulogne-Billancourt pour être précis. Autant dire que ce fut une journée très productive, quand on sait l’attention que nécessitent les prises de voix. Matthieu et Pacôme ont placé la barre assez haut en termes de mix : ils ne se sont pas contentés de reprendre telles quelles les parties instrumentales de Grand Tour, mais ont demandé quelques partis pris nouveaux à Charles, l’ingénieur du son avec qui nous avons travaillé, afin d’apporter une dimension fraîche à cet EP. Tout comme le communiqué de presse, le mixage a fait l’objet de très nombreuses retouches successives, pour satisfaire les exigences de chacun. Charles s’est d’ailleurs montré extrêmement patient et professionnel en la matière.

Pourquoi le titre Somewhere in dreamland ?

Il s’agit d’un extrait des paroles de Speedball, qui évoque la ville de New York. La phrase d’origine de Rem Koolhaas, architecte et auteur de New York Délire, est : «Each nightmare exorcised in Dreamland is a disaster averted in Manhattan.»

Je ne peux résister à l’envie de te poser quelques questions au sujet de l’album à venir : A quel stade de l’enregistrement en êtes vous ? Une date de sortie est-elle prévue ? Sous quel format ? Oserais-je demander le titre de cet opus ?

L’enregistrement de notre quatrième album est (normalement) terminé. Il reste donc à le mixer puis à le masteriser. Mais il est trop tôt pour annoncer une date de sortie, car je cherche des partenaires pour m’épauler dans ce projet. Concernant le format, j’espère le publier en vinyle et en CD, en plus d’une sortie numérique, bien sûr. Enfin, je m’interroge encore au sujet de son titre, je ne peux donc malheureusement pas dévoiler à Addict-Culture comment il s’appellera !

 

Nous attendrons donc que ce projet mûrisse et se réalise dans les meilleures conditions possibles… Et en attendant, Ce Somewhere in Dreamland est un très joli moyen de patienter…

Un immense merci à Rémi (tête pensante d’Orouni) pour ses réponses et sa disponibilité !

Somewhere In Dreamland sort le 10 novembre 2017 chez Les Disques Pavillon

Disponible en version digitale, vous pouvez vous le procurer ici.

Vous pouvez également l’écouter sur toutes ces plateformes.

 

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