Littérature Francophone Noirs

Pascal Dessaint, « Le chemin s’arrêtera là », de rage en désespoir…

Ecrit par Velda

Pascal DEssaint

Oui, malgré le blues extrême qui vous saisit une fois la dernière page tournée, on espère que Pascal Dessaint va poursuivre ce chemin-là, qui mène au très beau, au très noir, au très juste. Pour ce nouveau roman, il a repris le mode narratif qu’il avait choisi pour son roman précédent, Maintenant le mal est fait. Des chapitres courts, écrits à la première personne par chacun des sept personnages qui composent cinq tableaux, et qui portent chacun un titre qui pourrait être celui d’une nouvelle ou d’un conte terrible. Six hommes, une femme. Et le nord, la mer, l’industrie en ruine, les vies en friche.

pascal_dessaint Photo © Philippe Matsas/Opale/Editions Payot Rivages – contact@agence-opale.com

Louis, jeune neveu de Michel, lui-même ex-compagnon de Sylvie, partie dix ans auparavant voir ailleurs si la vie était plus belle. Et qui aujourd’hui se meurt d’un cancer. Michel, qui le soir regarde l’horizon, depuis sa maison, ancien poste de commandement de l’écluse. Michel qui surveille les bateaux, vaguement. Et qui fait peur aux petits enfants pas sages. Louis a perdu sa mère, la sœur de Michel. Écrasée un soir par un camion citerne. Michel vit avec Louis. Chez eux, pas de femme.

Jérôme et sa maison dans les dunes, qui prend l’eau, l’air, la pluie, qui tombe en ruines. Sa maison qui se dresse là où, autrefois, dans les années 60, il y avait un casino, des restaurants, un hôtel. Aujourd’hui, il n’y a plus rien, que la cahute de Jérôme. Jérôme et sa perruque rouge et argent. Jérôme le soudeur, enfin l’ancien soudeur, vu qu’aujourd’hui, apparemment, il n’y a plus rien à souder. Après la soudure, ça a été le plastique. « A notre époque, on avait besoin de plastique (…) On n’en aurait pas eu besoin que nous en aurions produit quand même, rien que pour préserver nos emplois. » Plus d’usine de plastique, plus rien. Et puis la mère de Jérôme, qui a vécu tellement longtemps et tellement mal que son fils y a perdu sa jeunesse, et peut-être un peu de sa raison.

Cyril, sa caravane et sa fille Mona, qui vit là, au milieu des chemins de ronce, dans l’ancienne zone industrielle. Et qui regarde les oiseaux. Et le travail des autres. Et qui attend le retour de la jolie Mona, qui travaille au rayon parfums du supermarché du coin. Elle est souvent chargée Mona, le soir en rentrant. Car en plus de bosser toute la journée, elle se tape les courses et la cuisine pour son bon-à-rien de père. Qui, quand même, vient la chercher en mobylette pour lui éviter de se coltiner les sacs trop lourds et la bonbonne de gaz. Le soir, Cyril lit la rubrique nécrologique : c’est là qu’il retrouve ses vieux copains. Et un peu plus tard, Cyril regarde Mona se déshabiller et se préparer pour la nuit…

Gilles et sa carabine, qui rêve de se venger sur un malheureux phoque des brimades de son père, qui passe sur la famille sa rage face à la construction du terminal pour le gaz.Son père, une brute.

Et encore Wilfried, le spécialiste de la pêche en surfcasting.

Voilà, ils sont tous là. Ils ne vivent pas ensemble, mais leurs vies s’entremêlent forcément. Entre ces sept-là va se nouer non pas une, mais plusieurs histoires terribles. Tous vivent là, en ces lieux maintenant hostiles, où la désolation le dispute à la misère et à la laideur. Et quand on vit comme ça, quand on a tout perdu et rien à espérer, tout peut arriver. Même et surtout le pire. Pascal Dessaint, la rage au cœur, raconte les vies ravagées, le passé révolu, les paysages saccagés. Il raconte des vies sans repères, où la frontière entre le bien et le mal disparaît sous le sable et les argousiers, il raconte la souffrance subie et celle infligée. Son écriture, nerveuse, précise, creuse à vif, sans pitié. Chaque phrase donne la sensation qu’aucune autre n’aurait pu prendre sa place. Et même si le roman s’achève sur des mots d’espoir : « C’était peut-être bien l’amour qui me sauverait », c’est drôle, on a tendance à ne pas trop y croire, et à se sentir le cœur serré… Pascal Dessaint aime les humains. Il aime la terre, la nature, la mer. Les histoires d’amour finissent mal, en général. Chapeau bas.

Pascal Dessaint, Le chemin s’arrêtera là, Rivages / Thriller, février 2015

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