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François Médéline, « La Sacrifiée du Vercors » : entre Résistance et épuration

D’emblée, dès les premières pages, on sent que ce roman-là vient de loin, vient du cœur. La Sacrifiée du Vercors est d’ailleurs dédiée aux deux grands-pères de François Médéline Georges et Roger. Et même si un avertissement nous informe que tous les faits relatés dans le roman sont purement fictifs, on s’aperçoit vite que l’émotion et l’intérêt passionné pour cette partie de l’histoire de France et cette région en particulier sont, eux, parfaitement authentiques.

Lundi 10 septembre 1944. Georges Duroy, « commissaire de police près le délégué général à l’épuration », arrive dans le Vercors à bord de sa Peugeot 402 légère. Même s’il a des attaches dans cette région, l’accueil qui lui est réservé par les maquisards n’a rien de chaleureux. La méfiance est au rendez-vous. La mission de Duroy : assurer le transfert à Lyon de l’espionne Sarah Ehrlich, celle qu’on surnomme la baronne. Une affaire de routine, en quelque sorte, qui devrait lui prendre 48 heures. C’est la fin de l’été, il fait chaud, Duroy finit par passer le barrage des FFI et traverse les bourgs ravagés par les légions de l’Est. Et là, au village, il apprend qu’un meurtre vient d’avoir lieu. La jeune Marie Valette, fiancée d’un maquisard et institutrice à Grenoble, vient d’être retrouvée morte, sauvagement agressée, violentée, ses vêtements arrachés, approximativement tondue… Marie est la fille des Valette, dont le fils est mort quelques mois plus tôt, abattu par la Milice. Cette affaire-là sent mauvais. D’autant que très vite, c’est un des réfugiés clandestins italiens installés non loin de là qui fait figure de suspect et qui pourrait bien se faire lyncher. La baronne attendra : Georges Duroy va faire ce qu’il sait faire : enquêter, retrouver le meurtrier de celle qui porte le prénom de son amour d’adolescence.

Il comprend vite que dans cette affaire, il est inutile de compter sur les maquisards, qui n’ont qu’une hâte : mettre la main sur l’Italien et lui faire son affaire sans autre forme de procès. Seul, Duroy va avoir du mal : même si sa belle-famille habite à quelques kilomètres de là, il ne connaît pas les lieux, et encore moins les gens. Judith Ashton, journaliste américaine installée dans le Vercors depuis un moment, tombe à pic. C’est elle qui va lui servir de pilote et lui sauver la mise plus d’une fois. Un physique athlétique, une intelligence redoutable, un courage indiscutable : drôle de phénomène, cette Judith :

« Judith Ashton est à moitié allongée sur un lit en noyer de cent quinze centimètres de large. Elle est réveillée depuis 5 heures du matin. Ses muscles dorsaux sont gonflés, ses omoplates collées à la tête de lit. Elle croise les jambes sur un drap blanc qui vire crème. Elle relit le poème, le dernier vers. Le poème se termine par : « Hey, I’m called Judith Hothead. » Judith est contente d’elle, ça sonne bien. »
François Médéline

Avant de retrouver et d’arrêter le coupable, il va falloir commencer par sauver le fugitif italien, Simeone Fucilla, « un Indien des Abruzzes. » L’occasion pour François Médéline de brosser un tableau sobre et réaliste de la xénophobie ordinaire… La belle équipe se met en quête de vérité, et il ne lui faudra pas longtemps pour comprendre que dans cette région reculée, héroïque, blessée, les secrets sont bien gardés. La journée va être éprouvante, le rythme des événements effréné, l’enjeu tragique. C’est à 23h58, ce lundi 10 septembre 1944, que le couple improbable que forment le commissaire et la journaliste va dévoiler le coupable… Écartelés, blessés, les hommes et les femmes de Saint-Martin en Vercors vont, encore une fois, devoir faire face au poison humain, le pire qui soit celui qui vient de l’intérieur. « Duroy a la gorge nouée. Voilà ce qu’est son devoir. » Judith a envie de pleurer, elle ne pleure pas. Tous deux viennent d’être confrontés à l’ambiguïté, à la relativité, à la frontière floue qui sépare le bien du mal. Duroy, en charge de l’épuration, se retrouve face à la complexité…

La Sacrifiée du Vercors occupe sans aucun doute une place à part dans l’œuvre de son auteur : pour ce roman-là, le styliste a choisi l’épure, le mouvement, l’émotion. En forme d’hommage, François Médéline a choisi de baptiser ses chapitres d’extraits de poèmes signés par des poètes résistants : René Char, Jean Tardieu, Louis Aragon, Edith Thomas… Il nous offre là un voyage tourmenté dans le temps, dans l’histoire, et ses deux personnages qui, progressivement, s’attachent, s’accrochent l’un à l’autre, évoluent l’un auprès de l’autre, connaîtront en une journée une métamorphose bouleversante. Quand le polar historique se double d’émotion, de mémoire et de savoir faire narratif, il devient tout bonnement… un beau roman.


La Sacrifiée du Vercors de François Médéline

Éditions 10/18,  mars 2021

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François Médéline


Saint-Martin en Vercors – Gloumouth1, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons

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