Littérature Etrangère

« Personne ne gagne » de Jack Black, concentré d’Amérique

Ecrit par Nicolas Houguet

Les mémoires d’un hors la loi, datant des années 1920. Quand j’ai reçu le mail annonçant la sortie de Personne ne gagne de Jack Black (de son vrai nom Thomas Callaghan), publié avec passion chez Monsieur Toussaint Louverture, j’ai tout de suite eu envie de m’y plonger. Parce c’était l’annonce d’autre chose. De ces vies que l’on ne lit jamais, de ces voix que l’on n’entend qu’à travers des codes souvent stéréotypés.

Rentrer dans ce bouquin, c’est découvrir quelque chose d’inédit. On s’imagine d’abord un univers de western, on s’y attend presque. Un bout de ces légendes qu’on imprime plutôt que de dire la vérité. On a nos automatismes. Et là on se prend un concentré d’authenticité en plein dans le regard. Une morale de voleur. La noblesse d’un monte-en-l’air. Un desperado qui aurait pu sortir d’une chanson de Johnny Cash. Un récit autobiographique traversé d’un souffle et d’une authenticité impressionnante.

Le livre s’ouvre comme une conversation à cœur ouvert, un homme va vous raconter sa vie et ses rencontres. Son enfance, ce que ça fait d’être orphelin, d’avoir un père distant qui ne le comprend pas vraiment. Être éduqué chez les sœurs. Faire ses premiers coups. Aider une fille perdue à s’échapper d’un bordel. Les premières rencontres et les premières prisons.

Cette réalité n’a, au fond, pas vraiment d’âge. Elle est insoupçonnable pour les vertueux. C’est celle des braqueurs et des cambrioleurs. Celle des vagabonds qui voyagent en se cachant dans les trains de marchandises. Celle des receleurs. De ceux qui sont réglos, du gibier de potence. Des flics inflexibles, des juges, honorables ou non, de la ruse des malfrats.

On entre dans les fumeries d’opium, les magouilles pendant les procès et la rudesse des pénitenciers. Les mauvais traitements dans les cachots. On voit des gens qui se volatilisent. Des personnages auxquels on s’attache et qui connaissent souvent des fins brutales et tragiques. On connait le frissons des maisons inconnues qu’on visite, des escaliers qui craquent. La respiration régulière des dormeurs qu’on surveille, les nerfs tendus à se rompre. Les fringues dont on doit changer régulièrement pour ne pas se faire repérer. Cette faculté à disparaître, à se planquer et à fuir sans cesse. A chercher la prochaine occasion pour se refaire, même hasardeuse, quand la nécessité est trop forte ou quand on a tout perdu au jeu. Au fond, jamais il ne s’enrichira vraiment. Il ne gagnera rien contre ce système et ces honnêtes gens dont il fut longtemps l’adversaire.

On ressent tout. On en fait presque l’expérience. C’est fulgurant, puissant et direct. C’est un shot de vécu, c’est un destin qui s’incarne. On croise des tronches. Des gens dont on se souvient. Smiler, George, Sanctimonious Kid et Salt Chunk Mary, la femme toujours réglo à qui on peut tout fourguer. On voit à l’œuvre cette fatalité étrange, cet éternel retour, quand le héros répète régulièrement « j’aurais pu raccrocher », une fois qu’il a touché un bon pactole et forcé le bon coffre. Mais toujours il revient à ses mauvais usages. La repentance vient très tardivement, presque comme une résignation plus qu’autre chose. Ça fait parfois songer au héros de Scorsese dans les Affranchis, qui vous conte ses temps héroïques et sa formation glorieuse au royaume de la truanderie.

Le narrateur se retourne sur son passé. Assagi mais sans donner de leçons, nostalgique et tendre mais sans atténuer la rudesse ou la violence, sans la bonne conscience de ceux qui finissent par retomber du bon côté de la barrière et vous assomment de leur bien-pensance. Le style est direct et sans fioritures. Presque factuel, sans trop de pathos.

On a en permanence le sentiment d’être le complice de ses forfaits, de le suivre au plus près. On est au cœur de la nuit quand il glisse la main sous l’oreiller d’un bourgeois pour dérober une bourse. On guette le silence. On frissonne quand un chien se lance à sa poursuite. On découvre en détail toutes les dimensions de son monde. On a le sentiment au bout du livre d’avoir connu l’Amérique du début du vingtième siècle. Dans ce monde qui hésite encore après l’assassinat de Jesse James, dans ces villes reliées entre elles par le chemin de fer et ce pays qui change peu à peu de nature. Jack Black décrit un monde en train de disparaître.

Cependant, cette activité souterraine, celle des voleurs, des vauriens, des gangsters et des bandits demeure la même. On croit la maintenir à bonne distance en cadenassant nos portes. Personne ne doit pouvoir nous dépouiller de nos biens. Les bourgeois ont toujours  besoin de cette illusion de sécurité, de cette apparence de justice et d’invulnérabilité. Et bien souvent au fil du roman, on se dit que ces réalités ne communiquent pas entre elles. Les bandits ourdissent leurs coups dans leur coin et les notables auront leur vengeance au tribunal. La comédie humaine est immuable et bien huilée. Et si on soupçonne ces activités, si parfois les voleurs font les gros titres, il est bien rare qu’on ait l’occasion de les regarder en face.

Ce bouquin remplit précisément cette fonction et acquiert une portée inattendue. Il incite à se confronter à ceux qu’habituellement, on condamne et emprisonne. Il vous incite à comprendre leur fonctionnement et leur éthique (car ce héros-là n’en est pas dépourvu et s’il en veut à vos biens, il n’est pas dans son intention de vous nuire outre-mesure). A l’occasion, vous admirerez l’astuce d’un coup (quand on perce un petit trou dans la vitrine d’une boutique pour s’emparer d’une pierre prometteuse, comment on fait sauter un coffre). Vous saurez le butin qu’ils doivent garder et celui dont ils doivent se délester pour ne pas se faire prendre. Vous les verrez perdre souvent, triompher parfois. Vous les suivrez partout, même quand ils s’évadent de prison. Au bout de votre lecture vous aurez tous les tuyaux pour devenir un bon voleur (mais à la fin du XIXème siècle).

Vous ressentirez surtout le frisson de ces romans d’aventures qui vous ont attachés aux héros de votre jeunesse. Mais avec cette conscience sociale qui n’est pas sans rappeler Jack London et ces voyages sur la route, ces rencontres qui annoncent déjà les errances célestes de Woody Guthrie ou de Jack Kerouac.

Personne ne gagne est un concentré d’Amérique. L’un de ces livres sur lesquels on tombe par hasard et qui vous marque à jamais. Au dos de la belle couverture noire, le grand Nick Tosches s’est fendu d’un commentaire en belles lettres argentées : « Ce livre est unique en son genre, il contient une vérité intemporelle et lumineuse capable de nous guérir des mensonges empoisonnés de l’existence. »

C’est tout ce qu’on demande à la littérature.

Personne ne gagne de Jack Black, traduit de l’anglais par Jeanne Toulouse, éditions Monsieur Toussaint Louverture, mai 2017.

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