Chroniques Musique

Protomartyr, l’effroi de Detroit

Detroit la sinistrée, ancienne fierté de l’industrie automobile américaine, devenue le symbole de la crise économico-sociale et, par effet ricochet, la plaque tournante d’un rock âpre et incisif (The Stooges, MC5 ou Alice Cooper pour ne citer que la face visible de l’iceberg).

De cette ville au passé lourd d’histoire, nous vîmes émerger le groupe Protomartyr, formation ayant repris dès 2008 le flambeau d’une tradition bruyante et quelque peu (voir beaucoup) cafardeuse. Avec Protomartyr, ce sont déjà quatre albums sur les tablettes avant la nouvelle livraison qui nous intéresse aujourd’hui. Autant de disques reconnus comme le fleuron du « post-punk moderne » par les adeptes d’un son décidément pas comme les autres. J’y ajoute volontiers le plus récent et très révolté Consolation E.P, façonné en collaboration avec l’inspirante et inspirée Kelley Deal.

Protomartyr

De prime abord, Ultimate Success Today débarqué en plein cœur de l’été, ne chamboule pas vraiment l’esprit et le ton. S’il appose quelques assouplissements sonores à la trame, il n’étouffe nullement cette incurable rage au ventre. Ne vous attendez donc surtout pas à un virage plus apaisé… l’impression première laisserait entendre un fébrile répit mais il s’agit en fait de l’exposition froide et cinglante d’un monde qui s’éteint, marqué autant par les sinistres intérieurs que par l’accablement de ses résidents.

2020, annus horribilis, millésime chargé d’angoisses, de rudesses comme celles qui traversent Day Without End où l’amertume en boucle lorgnant en direction des idoles (de Pere Ubu à Wire) décharge une adrénaline ô combien perçante. C’est l’introduction flirtant avec les accents d’un générique blaxploitation, les balais qui grattent les cymbales, le free jazz de Jemeel Moondoc armé de son fidèle saxo et de ses foudroyantes improvisations.

Dans la continuité, Processed by the Boys balance ses riffs saccadés comme des coups de lames sur le poitrail. Le chant de Joe Casey est plus écorché que jamais. Les ombres nous éclaboussent alors de plein fouet grâce à cette matière brute. Idem sur les descentes vertigineuses d’I Am You Know pour une recette qui fait définitivement mouche. L’hypotension apparente de The Aphorist qui suivra ne sera qu’un leurre, les contractions étant désormais camouflées mais toujours à l’affut.

Alors voilà, les membres de Protomartyr après une décennie sur les planches constatent l’accumulation de la rouille, la désespérance environnante… Partant de cet état des lieux peu reluisant, Ultimate Success Today s’apparente à la  la fin d’une ère, la marque d’une résignation ne pouvant trouver de salut qu’au travers une reformulation du malaise et la désintégration des maigres lueurs d’espoir. Les instruments ne sont plus que les catalyseurs du trouble, en témoigne la bourdonnante basse de Scott Davidson sur les reliefs tranchés de Tranquilizer. Sur ce titre, impossible d’ailleurs ne pas relever également la rythmique vocale redoutable, en parfait balancement avec des hurlements hautement évocateurs.

June 21 porté par le chant maladif d’Half Waif serait alors l’effigie d’un aiguillage moins fulminant mais guère moins tragique. Il y a un côté sournois dans cette approche du vécu et sa régurgitation fantasmée au sein d’une fin d’œuvre bien plus décrispée même si le folk de Worm In Heaven s’arrache des griffes et cisailles de Bridge & Crown, histoire de laisser encore transparaitre une incontrôlable fascination pour les ombres.

Le nouveau long format de Protomartyr n’est donc pas en demi-teinte, il est profondément axé sur un ressenti général préoccupant. Paradoxalement, c’est bien plus qu’un soulagement de ne pas se sentir seul dans la pénombre.


 

Ultimate Success Today – Protomartyr

 

Domino Records – 17/07/2020

 

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Image bandeau : Trevor Naud

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