Chronique Musique

Queens Of The Stone Age : Homme Fatale

Au bout de trente ans d’activisme exemplaire au service de la musique, l’américain Joshua Homme tient une place de choix au sein de l’Histoire du Rock : non content d’avoir bâti les fondations d’un nouveau genre en tant que guitariste et principal compositeur du groupe Kyuss, qui fut durant la première moitié des années 90 l’un des fleurons du stoner rock, croisement habité entre heavy metal et rock psychédélique, l’homme s’est taillé une belle réputation de créateur iconoclaste, bousculant les codes du genre au cours de séances collectives d’improvisation et de recherche sonore, ces fameuses Desert Sessions gravées les années suivantes au mythique Rancho De La Luna, tout en acquérant un public de plus en plus large au fil des sorties bouillantes des deux combos qu’il a fondés dans la foulée, Eagles Of Death Metal et, surtout, Queens Of The Stone Age.

N’étant pas homme à se reposer sur ses lauriers ni à s’astreindre complaisamment à des schémas pré-établis, quand bien même en serait-il le principal inventeur, Joshua Homme utilise dans un premier temps ce dernier alias pour donner libre cours à ses marottes personnelles : le premier album homonyme, sorti en 1998, sera pour ainsi dire sa création exclusive, ce touche-à-tout en enregistrant quasiment à lui seul tous les éléments sonores, chant compris, tout juste assisté par Alfredo Hernández, dernier batteur en date de sa précédente formation.

Si la teneur globale de l’opus ne s’éloigne pas encore franchement de la rugosité compacte de Kyuss, elle dévoile une appétence mélodique inédite et un sens du groove contagieux qui allait encore s’affirmer par la suite.

C’est avec l’arrivée d’un autre ancien pivot de son groupe d’origine, le bassiste Nick Oliveri, que l’identité des Queens Of The Stone Age va prendre une dimension plus novatrice encore ; c’est en effet le tandem moteur que formera Homme avec ce nouvel arrivant qui sera à l’origine du fantastique Rated R de 2000, album dont le succès public comme critique semblera presque incongru en regard de la thématique essentiellement narcotique et controversée qui y sera déployée.

Très vite, le groupe va encore s’étoffer et prendre des allures d’oasis rock, élargissant même à certaines figures emblématiques de la scène grunge de la décennie précédente l’impressionnante matrice collective de sa charge tellurique.

Ainsi, le barde sépulcral Mark Lanegan, ancien chanteur des Screaming Trees, et le batteur Dave Grohl, leader des Foo Fighters et ancien cogneur chez les illustres Nirvana, intègrent l’édifice de façon pérenne. C’est ce line-up qui produira en 2002 le puissant Songs For The Deaf, qui parachèvera pleinement le succès commercial de son prédécesseur, en s’écoulant à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde, un score remarquable pour ce type de musique, réputé « difficile ».

Si les guitares lancinantes caractéristiques du son stoner (terme auquel Homme et sa bande préfèrent vite celui de « desert rock », refusant là encore de se laisser enfermer dans un passé révolu) sont toujours bien présentes, la singularité de la formule imparable des Queens Of The Stone Age tient surtout dans le flair indéniable du groupe pour le gimmick qui ne fait pas de prisonniers, comme l’attestent les irrésistibles singles que sont l’entêtant Go With The Flow et le roboratif No One Knows, hymnes aussi harmoniquement jouissifs que dynamiquement furieux.

Même si ce succès colossal fera bien des envieux et suscitera quelques inimitiés féroces, il ne peut occulter le fait que Joshua Homme a alors accompli un prodigieux tour de force : sans concessions majeures à son éthique, il aura réussi à incruster dans les charts une musique essentiellement délétère, moins frontalement violente que singulièrement addictive, s’appuyant sur une force de frappe apte à impressionner un public avide de décibels, tout en distillant une sensibilité écorchée et contagieuse qui lui permet de se retrouver cent coudées au-dessus de ses concurrents d’alors.

Par la suite, l’entité Queens Of The Stone Age se muera progressivement en formation à géométrie variable : Dave Grohl s’en retournera à son propre groupe, les ennuis de santé de Mark Lanegan et son agenda chargé le rendront souvent indisponible, et, surtout, une brouille épique avec l’ami de toujours, le bassiste Nick Oliveri, conduira à son éviction pure et simple en 2004, en pleine genèse de l’album suivant.

Bien que la paire se réconciliera des années plus tard, sans que Homme ne réintègre pleinement son ex-frère d’armes dans la bande, cette séparation d’avec celui à qui de nombreux fans attribuaient le grain de folie furieuse de la musique du groupe, laissera alors des traces douloureuses ; on en retrouvera les stigmates sur Lullabies To Paralyse, immense disque malade paru en 2005, et réalisé en formation resserrée avec le guitariste Troy Van Leeuwen et le batteur Joey Castillo.

Les enchevêtrements complexes et les accords acrobatiques cèdent la place à une approche plus épurée, laissant entrevoir une introspection poussée, sans rien renier du rock puissant qui caractérisait les sorties précédentes.

Il n’empêche que, de l’urgence pop de Little Sister à la confession déchirante qui irradie le troublant I Never Came, en passant par l’hypnotique Burn The Witch, séance d’exorcisme tribal invitant le vétéran Billy Gibbons des légendaires ZZ Top à attiser de son blues abrasif les flammes du bûcher commun, ce quatrième album dévoile une belle diversité sonore, inédite jusqu’alors.

Si Joshua Homme parle souvent de cette période comme de la plus fébrile du groupe, c’est, à mon sens, plutôt avec le disque suivant que sa machinerie géniale se grippera considérablement : le poussif Era Vulgaris de 2007 paraît conçu en pur pilotage automatique, assénant une ambiance poisseuse et malaisée à travers des recettes qui sentiront un peu trop fort l’usure d’une formule rituelle.

Les rares éclairs traversant l’album, tels le rageur Sick Sick Sick, qui convie le bouillant Julian Casablancas des Strokes de New York aux festivités, ou une séduisante nouvelle version du torride Make It Wit Chu, à l’origine duo partagé avec la britannique PJ Harvey au cours de Desert Sessions des années plus tôt, ne suffiront pas à sauver cet opus bancal, qui semble hésiter entre retour aux fondamentaux et volonté d’ouverture à des tendances plus électroniques.

Mais qu’on se rassure : si le californien n’est pas du genre à se satisfaire benoîtement de ses réussites, il n’est pas non plus homme à se laisser abattre par des échecs qu’il sait mineurs, en regard de l’indéfectible passion qui l’anime.

Plaçant temporairement ses Queens en pause prolongée, Joshua Homme se consacrera à d’autres projets le poussant moins ostensiblement en première ligne, tel l’autre groupe qu’il mène de front en compagnie de son ami d’enfance Jesse Hughes, les fantasques Eagles Of Death Metal, farce circonstancielle devenue formation pérenne et très active, avec qui il aura tout de même trouvé le temps d’enregistrer trois albums en six ans.

Cependant, c’est sous l’impulsion généreuse de l’incontournable Dave Grohl qu’un pari excitant va remettre les pendules à l’heure pour Homme : l’ex-Nirvana l’invite, en compagnie de John Paul Jones, bassiste des mythiques Led Zeppelin et multi-instrumentiste chevronné, à former le super-groupe Them Crooked Vultures, qui sortira fin 2009 un impressionnant album homonyme, probablement le disque le plus vigoureux et consistant auquel son nom ait été associé depuis Songs For The Deaf.

Pour la première fois de sa carrière, Homme reviendra ensuite sur son passé, retrouvant les Queens pour rejouer en intégralité sur scène le premier album du groupe, à l’occasion de sa réédition en 2011 dans une version augmentée et remasterisée. C’est durant cette tournée commémorative que seront plantés les germes du disque suivant, qui mettra plus de deux ans à voir le jour, sa gestation se trouvant bloquée par un nouveau départ (le batteur Joey Castillo, jetant l’éponge en cours d’enregistrement, sera remplacé au pied levé par le fidèle Grohl) et par l’incertitude du choix d’un producteur extérieur : un temps pressenti pour prendre les manettes du projet, l’ami Trent Reznor, démiurge des pionniers électro-rock Nine Inch Nails, n’aura que le temps de prêter sa voix à un seul titre, le ténébreux Kalopsia.

C’est finalement une auto-production qui paraîtra au printemps 2013, sous la forme du très solide …Like Clockwork : être revenu aux sources du son QOTSA semble avoir fait sensiblement dévier la ligne artistique prévue par Joshua Homme.

Le disque conjugue en effet la profondeur du tournant bluesy pris depuis l’époque Lullabies aux plus durs élans psychotropes des débuts de la formation, comme l’attestent l’ouverture tranchante de Keep Your Eyes Peeled, ou l’incandescent tourbillon qui balaie le premier single, My God Is The Sun. Mais si l’on est alors ravi de retrouver là un son à la chair enfin ferme, après une décennie d’errances en la matière, c’est surtout au niveau de l’écriture que l’album impressionne le plus : de la ballade lacrymale Vampyre Of Time And Memory, hantée par un motif de piano obsédant, à l’auto-flagellation brutale assénée par I Appear Missing, le sensible Joshua Homme gratte ses plaies intimes là où ça fait mal, et le résultat transcende les plus belles réussites du groupe.

Ce qui n’empêche pas la bande d’aligner encore de beaux morceaux de bravoure bien secs, comme If I Had A Tail, à la charge martiale et glaçante, ou le funk-rock mutant et lubrique de Smooth Sailing.

Au passage, pour celles et ceux qui, rebutés par le mur du son érigé par les Queens, douteraient de toute la pertinence universelle du talent de songwriter de cet américain qui aura passé sa vie à vouloir graver ses chansons dans le marbre de la tradition pop, s’affranchissant dans la foulée des limites restrictives que l’étiquette stoner lui imposait, il convient de mentionner qu’à la même époque, un vibrant hommage lui sera rendu, par le vaillant Olivier Libaux, fan de la première heure, ancien membre du groupe culte Les Objets et moitié du célèbre duo Nouvelle Vague.

En effet, sur son très recommandable Uncovered QOTSA, le guitariste français s’est emparé d’une douzaine de titres du catalogue de Joshua Homme, les revisitant dans leur plus simple appareil, en compagnie de voix féminines triées sur le volet : de la franco-américaine Rosemary Standley à l’italo-islandaise Emiliana Torrini, en passant par la sud-coréenne Youn Sun Nah.

Le traitement ainsi réservé à ces chansons, délicat mais radical, à la fois acoustique et tendu, souligne alors toute la richesse stupéfiante d’un répertoire qui, délesté de sa puissance formelle, conserve un pouvoir évocateur inentamé tout en révélant des couleurs inattendues.

Mais plus encore : faire chanter par des femmes les mots d’un homme dont l’image reste avant tout, faut-il le rappeler, celle d’un rockeur peu enclin au badinage et à la demi-mesure, relevait de la gageure pure. Réussite totale : la sensibilité de leur auteur éclate au grand jour, comme si le passif lourd des originaux s’était subitement évaporé au contact de ces sirènes improbables.

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