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[Rivages a 30 ans] « Sailor & Lula » : le monde à feu et à sang

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]S[/mks_dropcap]ailor et Lula, un film de David Lynch (1990), adapté du roman de Barry Gifford (Éditions Rivages) dont certains pourraient dire qu’il a vieillit, et à qui j’aurais envie de répondre : et nous on n’a pas vieilli ? En le revoyant je me disais que toutes les raisons qui m’ont plu quand je l’ai vu il y a vingt ans sont les mêmes aujourd’hui. La mise en scène est bluffante, Lynch en bon artificier nous dynamite une histoire d’amour a priori classique. Livre culte et film culte donc, Sailor et Lula : deux jeunes amoureux, fuient Marietta, la mère de la jeune fille qui s’oppose à leurs amours. Elle va engager un tueur à gages pour tuer Sailor. Les deux amants slaloment les Etats-Unis en décapotable pour échapper à leurs dangereux poursuivants et croiseront sur leur route des personnages hors norme et inquiétants.

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Des flammes pour commencer avec ce générique qui annonce en grosses lettres le film de genre à souhait. Dès le début les enjeux sont posés avec la première scène où Sailor et Lula sont attaqués par un homme armé d’un couteau, Lula crie, Sailor désarme le type, on sourit oui c’est presque kitch d’une certaine façon, et là soudain Lynch nous rentre dedans avec un uppercut, Sailor devient fou de rage et explose littéralement la tête de l’homme sur les marches de l’escalier, jusqu’à avoir la cervelle qui dégouline du crâne défoncé. La violence fait irruption, comme un volcan qui rentre en éruption ça ne prévient pas chez Lynch, c’est peut-être pour ça qu’on reste en permanence stcoché sur notre fauteuil, le hors champs peut surgir à n’importe quel moment, Lynch joue avec les codes du genre pour mieux les exploser.

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Après la case prison vite expédiée, Sailor sort et retrouve Lula, l’aventure commence, ils ne rentreront pas. Ils partent danser, et contre toute attente on les retrouve à pogotter dans un concert métal. Sailor lui chante une chanson du King devant tout le monde, à la folie meurtrière succède l’amour et ses fleurs bleues. On pourrait penser que le film va osciller entre comédie noire et love story, mais, plutôt que de les opposer, Lynch les fait s’interpénétrer, à l’image des amours sauvages de nos deux jeunes amants, qui se chevauchent, se mêlent et s’emmêlent, le monde violent n’est pas à côté d’eux, ils est aussi en eux, Sailor dira d’ailleurs que lui aussi à ce « cœur sauvage ». Alors ceux qui me disent que ça a vieillit, est-ce qu’on vous a déjà dit : « Tu m’as chauffée pire que l’asphalte en Géorgie » ? Haha je vous taquine.

Sailor et Lula

Lynch en pleine année 86 justement assumait le côté artificiel de son cinéma et c’est toujours ce qui en a fait la force et la singularité. Il ne ménage pas ses personnages pour faire sortir l’idée qu’il a du monde, de sa violence. C’est ce romantisme noir que l’on sent à chaque image, le traitement étant calé sur les sentiments des personnages. Quand Lula parle de la sorcière et de ses visions, Sailor sincère et touchant répond l’universel : « Ton esprit m’a manqué au pénitencier, le reste aussi bien sûr, mais comment ta tête fonctionne c’est le mystère de Dieu. » Il écoute patient et reste ébahi par ce qu’il ne peut comprendre. Lula, elle, est fascinée par la violence, elle l’a vécue enfant, cela produit un effet bizarre sur elle, ça l’excite même comme avec la scène avec Bobby Perou (Willem Dafoe génial). Et cet incendie qui revient, celui qui a eu lieu pendant la nuit où leurs destins se sont scellés, la même fameuse nuit où le père de Lula s’en enflammé, suicide ou meurtre ?

Sailor et Lula fuient le monde mais même en plein désert, les nouvelles se déversent par les nouvelles affreuses à la radio en permanence, Lula se gare sur le bord de la route et veut échapper à ça, faire une embardée, dans un coucher de soleil apaisant. Et alors, le couple se libère et danse de façon frénétique sur leur musique de fous furieux, ils font le vide, puis se regardent et se remplissent d’amour. Intemporel et dans le désert californien.

Sailor et Lula

Le rêve se teinte alors davantage d’étrangeté. Plus le film s’enfonce dans l’Ouest sauvage, plus les apparitions fantomatiques de personnages lynchiens par excellence se multiplient, et provoquent le rire ou l’effroi, parfois les deux en même temps, comme cet homme pigeon dans un bar, ou le plan très court d’une albinos noire, ou encore l’homme de l’histoire au chien… Et la scène culte, glaçante et onirique de l’accident de voiture qui vient d’avoir lieu en pleine nuit… Sailor et Lula qui errent ne sachant que faire sur ce champ de morts. À partir de là l’inquiétude grandit et on n’espère pas une fin heureuse. L’homme de main de la mère passe à l’action, des prédateurs rôdent menaçant, comme Bobby qui propose une affaire à Sailor, coincés à Big Tuna l’étau se ressère autour d’eux… Mais contrairement au livre, la fin sera différente… je laisse le plaisir à ceux qui vont le voir pour la première fois de goûter à cette expérience de cinéma.

Sailor et Lula

Après le fabuleux Blue Velvet (1986) David Lynch ne quitte plus le film noir avec ce Roméo et Juliette déjanté, sur fond de musique métal à laquelle vient se sublimer les nappes mystérieuses d’Angelo Badalamenti présent sur quasi tous les films du réalisateur. Sailor et Lula, cauchemar éveillé palmé à Cannes en 1990 (Bernardo Bertolucci justifie le choix du jury qu’il présidait), le film semble être une œuvre de transition, entre l’esprit « indé » (sang, speed et rock’n’roll) prétarantinien et les sombres mystères lynchiens magnifiés par les œuvres suivantes : Lost Highway (1996) du même auteur Barry Gifford et Mulholland Drive (2001).

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