Théâtre

Rosa la rouge, Rosa la juive

Décidément le rouge est une couleur chère au cœur de Filip Forgeau. Rosa Luxemburg, Rosa la juive, Rosa la rouge. Ce rouge symbolisant le sang du petit peuple, matérialisé par une série de ballons écarlates parsemés sur la scène du magnifique Théâtre de l’Epée de Bois, à l’ambiance toute shakespearienne.

Rosa Liberté s’inscrit dans une série de portrait de femmes, aux côtés de « La chambre de Milena«  et « La chambre d’Anaïs » (Nin) auxquelles l’auteur et metteur en scène redonne vit par l’entremise d’une comédienne intense et forte, Soizic Gourvil, sa compagne à la vie comme à la scène. Si le spectacle autour de Milena Jesenskà mettait l’accent sur l’intimité du personnage, mettant en scène une rêverie éveillée au cours de laquelle le personnage central évoquait sa passion avec Franz Kafka, Rosa Liberté se révèle plus frontal, abrupt, montrant davantage le parcours politique et l’engagement social de Rosa Luxemburg.

Copyright : Filip Forgeau

Soizic Gourvil donne voix et corps à une combattante dont le destin semblait tracé d’avance. Son humanisme transpire par tous les pores de sa peau, s’affirme dans chaque intonation. Il faut dire que le texte est écrit sous la forme d’un long poème, d’une chanson guerrière, pourrait-on dire, tant ce qui tient de refrain est scandé sur une musique électro-rock, à vous arracher les tripes. Un texte dense et bavard comme une litanie incessante.

Il faut lutter et lutter encore, contre les riches qui veulent faire taire les pauvres, contre cette frénésie de nationalisme qui ronge l’Europe d’alors et dont les relents empestent encore dans notre époque dite moderne et civilisée. Rosa sera la figure de proue d’un pacifisme sans droit de cité puisque les deux guerres de 1870 et 1914 n’ont rien résolu. Pire elles n’ont fait qu’aviver les rancœurs. Cette femme d’un courage exemplaire, laissera la peur glisser sur elle, qu’importe l’issue dont elle fut consciente très tôt. La liberté n’avait pas de prix, fusse-t-il celui de sa vie et de ses camarades de combat.

Copyright : Filip Forgeau
Copyright : Filip Forgeau

Rosa Luxemburg avancera coûte que coûte, ressassant des valeurs auxquelles le monde était devenu totalement sourd. La mise en scène s’avère économe en gestuelle. Le personnage de Rosa est campé droit dans les bottes d’une Soizic Gourvil pour le moins habitée. Même les coups de crosse qui la dévisageront au point qu’on ne soit pas absolument certain d’identifier son corps jeté dans un canal et repêché de longs jours plus tard, ne réussirent à bâillonner celle qui sacrifia l’essentiel de ses amours personnelles. Rosa écrira jusqu’à la dernière minute, et Filip Forgeau rend ici le plus bel hommage qui se puisse à la juive, la rouge, la condamnée d’avance. La fatalité habite chaque parcelle de cette œuvre, essentielle au devoir de mémoire. Vitale pour éviter les pièges dressés à nouveau à l’humanité toute entière, ceux de l’indifférence, de la haine et de la désignation de nouvelles victimes parce que boucs-émissaires. Bravo d’avoir eu ce courage, au-delà même de toute considération politique.

Le pitch : Le destin tragique d’une femme exceptionnelle dans une période troublée par la montée du fascisme et des nationalismes exacerbés. En cette période troublée qu’est la nôtre, Filip Forgeau entreprend de faire résonner la voix de Rosa Luxemburg sur un plateau de théâtre à travers un poème dramatique librement inspiré de sa vie et de son combat. Sa vie durant, Rosa Luxemburg n’a eu de cesse de dénoncer les nationalismes et la dérive guerrière jusqu’à son cruel assassinat -le crâne défoncé à coups de crosse et son corps jeté dans un canal- le 15 janvier 1919. Bertolt Brecht, jeune poète de 21 ans, écrivit alors : « Rosa-la-Rouge a disparu. Elle avait dit aux pauvres la vérité. Et pour cela les riche l’ont assassinée.« 

Le destin tragique d’une femme exceptionnelle dans une période troublée par la montée du fascisme et des nationalismes exacerbés. « Ce que j’ai sur le cœur, je l’ai sur les lèvres « , disait Rosa. À toutes les  » Rosa « , femmes ou hommes d’hier et d’aujourd’hui. Librement inspiré de la vie et du combat de Rosa Luxemburg.

Avec le soutien du Théâtre Georges Madec d’Esquibien. La compagnie du Désordre est conventionnée par le Ministère de la Culture (DRAC de Bretagne).

Extrait :

J’ai quinze ans.
Et c’est dans la ville où j’ai quinze ans
Qu’ont lieu les premières exécutions capitales.
Maria et Rosalia
Du parti Prolétariat
Sont arrêtées, emprisonnées et déportées.
Maria et Rosalia
Ont 19 ans à peine et elles meurent avant d’atteindre la Sibérie.
L’année suivante, quatre autres dirigeants du Prolétariat sont pendus dans la citadelle.
J’ai quinze ans.
Et c’est dans la ville où j’ai quinze ans
Qu’on pend des « révolutionnaires », des « socialistes ».
J’ai quinze ans.
Et c’est dans la ville où j’ai quinze ans
Que je prends conscience de l’ordre du monde
Que le monde lui même me crie qu’il faut prendre
Le monde tel qu’il est
Et qu’à cette seule et unique condition on pourra peut-être le changer.
Alors, j’ai quinze ans.
Et c’est dans la ville où j’ai quinze ans
Grâce à Maria et Rosalia peut-être
Que je ne connais peut-être pas mais qui sont mortes
Et à tous ces révolutionnaires que le monde a pendus
Que je comprends
Que je sais
Que j’accepte la petite fille boiteuse qui est en moi
Pour mieux me tenir debout
Et marcher
Avancer dans le monde
En masquant mon infirmité.
Petite et boiteuse
Mais debout
J’entre dans l’action politique
Et au parti du Prolétariat.
Révolutionnaire, clandestine, illégale, fichée par la police
>Solidaire, au nom de la justice, avec les offensés et autres humiliés
Pour mieux lutter ensemble contre toutes les injustices du monde.
Lutter. Ensemble.
Un groupe. Une cause. Un avenir.
Lire les poètes encore.
Ecrire toujours.
Mais pour une nouvelle cause :
Transformer la société, le monde
Au risque de mourir
Pour la cause, le monde, la société.

L'équipe artistique et technique Copyright : Vents d'Orage
L’équipe artistique et technique
Copyright : Vents d’Orage

Rosa Liberté

Poème dramatique de Filip Forgeau – Mise en scène : Filip Forgeau
Avec  : Soizic Gourvil

Au Théâtre de l’Epée de Bois – Cartoucherie de Vincennes  75012 PARIS
Du 10 au 27 mars 2016

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