Revues

« Sensibilités », Histoire, critique et sciences sociales

Ecrit par Thomas Giraud

Prendre la revue Sensibilités entre les mains, l’admirer, la feuilleter et immédiatement deviner qu’il ne s’agit pas d’une revue de sciences sociales comme les autres. La lire et rester un peu étourdi dans sa joie : un éditeur, Anamosa, a rendu l’existence d’une telle revue possible.

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Les contributions sont organisées en quatre rubriques Recherche, Expérience, Dispute et Comme ça s’écrit. Y est décliné un objectif ambitieux et singulier : mieux saisir les ressorts sensibles de la vie collective et interroger l’héritage critique et la place qui ont pu être fait, par le passé, à la sensibilité dans les sciences sociales. Sensibilités vient donc trouver sa place dans les marges, dans un angle mort des revues savantes en mêlant recherche et expérience, analyse du collectif et prise en compte de l’individuel, en admettant la force du sensible dans l’énergie intellectuelle. Il n’est pas anodin de relever que ce premier numéro consacré au charisme, concept que l’on pourrait penser maitrisé, connu et délimité, parvient à faire apparaître d’autres enjeux ou à renouveler les perspectives.

Si Sensibilité fait évidemment une large part à l’analyse et la rationalisation avec les outils des sciences sociales, la revue parvient aussi à déplacer le regard et la méthode pour tenter de donner à voir ou d’expliquer ce qui traditionnellement ne l’est pas ou même ne peut pas l’être par les sciences sociales. Les contributeurs, par le prisme de la sensibilité, permettent de faire jaillir d’« inconcevables » connaissances. Il y a, tout au long des articles un mouvement singulier, une place laissée au sensible et assumée de la sensibilité, qui permet de comprendre autre chose et notamment, l’importance de la singularité dans le général.  A cet égard, la rubrique Comment ça s’écrit, sorte de making of de l’élaboration de la rédaction d’un article est particulièrement séduisante et originale.

L’originalité du propos est accompagnée d’un travail d’édition d’une grande pertinence. Le grand format rappelle la revue fondée par Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales mais toute comparaison formelle s’arrête là. Ici, les contributions dactylographiées, manuscrites, les photographies, les montages, la couleur, tout est fait pour faire de la revue un objet esthétique sans tomber dans l’esthétisme ou la coquetterie. Comme s’il y avait également une prise en charge émotionnelle de la sensibilité dans la mise en page, le graphisme. La partie plus visuelle de la revue  contribue à porter un regard différent, ouvre le texte sur autre chose, sans prendre le pas sur le fond.

Cette manière de faire, ce mélange de grande exigence intellectuelle, d’engagement et de volonté d’élaborer de belles choses à lire semble être la marque de fabrique de l’éditeur de Sensibilités, Anamosa. La revue est bisannuelle, on n’a même pas besoin de deviner que l’horizon du  mois d’avril risque de paraître un peu longue à certains.

AU SOMMAIRE

RECHERCHE :
  • Max Weber et la nature du charisme, Isabelle Kalinowski
    Chargée de recherche au CNRS, Isabelle Kalinowski mène des recherches sur la sociologie religieuse de Max Weber et est l’auteure d’une nouvelle traduction des oeuvres de ce dernier.
  • Qui a encore besoin du charisme ?, Yves Cohen
    Yves Cohen est directeur d’études à l’EHESS et travaille sur l’histoire de l’action au xxe siècle.
  • Le sens de l’admiration, Christophe Granger
  • L’économie de la grandeur, Manuel Schotté
    Manuel Schotté est maître de conférences à l’université de Lille-2. Il travaille notamment sur le « talent » en sciences sociales et sur la socio-histoire de l’espace sportif.
  • Charismatique capitalisme, Nicole Woolsey Biggart, traduit de l’anglais (américain) par Christophe Granger et Victoria Vanneau
    Nicole Woolsey Biggart est professeure en théorie de l’organisation et spécialiste du management de l’innovation.
EXPÉRIENCE :
  • L’émotion photographiée : une cérémonie au Niger, Charlotte Krebs
  • Comment développer votre charisme, Christophe Granger
  • La fabrique des figurants : essai graphique, Aurélien Giard
  • Méthode d’observation : enquêter sur les rapports d’autorité dans les centres éducatifs fermés, Catherine Lenzi
DISPUTE :
  • « Centres, rois et charisme » : relecture de Clifford Geertz, Hervé Mazurel & Christophe Granger
COMMENT ÇA S’ÉCRIT :
  • Intranquille écriture, Arlette Farge

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