Littérature Francophone

Vivre fendu comme l’ardoise : « Sister » d’Eugène Savitzkaya

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]S[/mks_dropcap]ister, d’Eugène Savitzkaya, publié aux Editions de l’œil d’or est un petit livre intense, poésie mentale, essai empathique, très beau livre illustré, et surtout, un coup de poing, un texte intense sur ceux qui sont « fendus » par cette maladie qui est une ombre, « une bête sans forme, une bête comme une nappe », la schizophrénie.

Celle-ci est dite du côté des autres, pas n’importe lesquels, ceux de la fratrie et en particulier la sœur d’un schizophrène. Ce sont deux enfants « qui se ressemblent/se confrontent au tableau de Mendeleïev » que les premiers symptômes de la maladie n’éloignent pas.

Que peut-être la maladie, par elle-même, n’éloignerait pas, mais qui finit par séparer parce qu’avec les médicaments et la maladie, avec la violence des uns et des autres, « il n’y a nulle accalmie dans cet affrontement, aucune paix dans cette confrontation, pas le moindre relâche, pas le moindre temps mort. Il n’y a pas de repos pour lui, jamais, sauf en trichant avec les forces qui l’oppressent, en s’escamotant, en faisant semblant de disparaître, de n’être plus, de ne plus vivre, de ne plus agir et en perdant peu à peu toute énergie, choisissant la fatigue pour amie et la paresse pour alliée ».

Ce livre, succession de trois parties, la ballade (I), le fragmenté. Le dispersé. L’éclaté (II) et autres textes (III), n’est pas un réquisitoire contre la médecine, pas une guerre contre la maladie mais plutôt ce que le regard inquiet et aimant de la sœur dite de la maladie.

En creux, ce sont des indices sur ce que l’on ne sait pas, nous qui nous bien portons. Ce qu’il faut cesser de refuser à tout prix et ce qu’il faut à tout prix aussi, tenter d’entendre : la part de poésie de ce qu’exprime la maladie. Ne pas oublier que tout ce qui nous paraît insupportable dans cette violence faite à soi-même et aux autres, dans ces agitations folles de l’âme est humain, terriblement humain et comme le dit le très bel avant-propos d’Hélène Mathon, c’est un peu comme s’il s’agissait « ni plus ni moins que d’envisager ce qu’il reste en nous d’accueillant pour le différent ».

Souvent, c’est le traitement médicamenteux de la maladie, en rendant les schizophrènes obèses, qui en fait des baleines errantes et physiquement inquiétantes (« Avant, les schizophrènes se suicidaient vers quarante ans, maintenant ils meurent d’un accident cardio-vasculaire à l’approche de la cinquantaine »).

Ce texte magnifique, qui joue avec les détails pour mieux évoquer plutôt que décrire, avec les silences et les bouillonnements, est accompagné de dessins de Bérangère Vallet (la couverture du livre est magnifique), qui ne sont pas des illustrations mais plutôt des pistes, des idées que l’on pourrait suivre avec quelques indices pour supposer certains tourments. Le mélange des deux rend la lecture de Sister bouleversante.

Sister de Eugène Savitzkaya paru aux Editions de l’Oeil d’Or, 2017

Image à la une : Bérangère Vallet

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Un commentaire

  1. A propos de Sister, c’est peut-être dommage de ne pas trouver dans votre article quelques lignes sur l’écriture d’Eugène Savitzkaya, très différente ici de l’écriture qui nous est familière. Travail de commande obligeant ? Et puis surtout, mais vraiment surtout, ce serait essentiel d’apprendre à parler un peu des images d’un livre « illustré », parce que la seule appréciation esthétique d’un travail graphique laisser à désirer… autre chose. « La couverture est magnifique » dites-vous… Eh bien non, ce n’est pas possible.

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