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Sleaford Mods : « Je n’ai plus envie d’hurler dans un micro » – Interview

Sleaford Mods
Photo : Alain Bibal
Ecrit par David Jegou
Avec Eton Alive, Sleaford Mods sort son album le plus sombre et diversifié. Jason Williamson et Andrew Fearn, au sommet de leur popularité prennent pourtant un énorme risque. Après avoir bénéficié des infrastructures de Rough Trade, ils ont choisi de revenir à l’indépendance pour tout gérer eux mêmes. Dans cet entretien accordé à Addict-Culture, Jason revient sur ce choix qu’il regrette, mais aussi de son espoir d’un renouveau politique et du revers de la médaille de la popularité.

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Lors de la promotion de votre album précédent, English Tapas, vous sembliez presque gênés de justifier votre signature chez Rough Trade. Comme si vous aviez signé avec l’ennemi. Pourquoi avoir choisi ce retour à l’indépendance chez Extreme Eating ?

Nous pensions ne plus avoir besoin d’une maison de disque. Notre manager nous a conseillé de revenir à un fonctionnement indépendant pour Eton Alive. D’après lui nous en avions les capacités. Ce n’était pas vraiment le cas. Rien n’était prêt pour ce changement. Pour cette raison, nous avons dû nous séparer de lui. On s’est retrouvés coincés. Il nous a fait quitter Rough Trade à la fin de l’enregistrement du nouvel album. Nous avons dû apprendre par nous mêmes à gérer une structure indépendante qui n’a pas d’autre option que d’être aussi efficace que notre ancien label. C’était difficile et stressant. On ne veut surtout pas qu’Eton Alive soit un échec. Tout le monde doit pouvoir le trouver pour l’écouter. Il a fallu trouver des distributeurs des attachés de presse etc. Tout est finalement en place. Si j’avais su ce qui nous attendait, je n’aurais jamais quitté Rough Trade.

Cela arrive à un moment où le groupe n’a jamais été aussi connu et apprécié. Cela ne vous a paru risqué pour votre carrière à aucun moment ?

Le groupe a élargi son audience, mais rien n’a changé radicalement. Je n’arrive pas à expliquer pourquoi, mais c’est surtout en France que j’ai remarqué un changement. Nous avons beaucoup tourné. La couverture médiatique est devenue plus importante. Je n’arrive pas à expliquer si c’est lié à notre musique ou si Rough Trade a fait du bon boulot. Grâce à Rough Trade, nous avons beaucoup appris sur la promotion d’un album et les infrastructures qui sont derrière. Nous savons maintenant comment faire passer un message pour qu’il soit entendu.

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Crédit photo : Alain Bibal

Cette médiatisation vous a valu des attaques. Elle finit toujours par se retourner contre les artistes. De porte parole, les médias et les fans vous considèrent rapidement comme un vendu. Comment vivez-vous ces attaques gratuites ?

Ça me met hors de moi. Tu n’as pas d’autres choix que de l’accepter et tenter de ne pas te laisser bouffer. Heureusement, la plupart de nos fans sont compréhensifs. D’autres sont plus naïfs et ne comprennent pas comment le business fonctionne. Nous avons reçu des attaques vicieuses. Si tu ne veux pas que ça dérape, il faut prendre le temps de la réflexion avant de répondre pour te justifier.

Depuis l’album Divide and Exit vous décriviez chaque nouvel album comme une légère progression au niveau du son. Cette fois-ci, l’évolution est plus nette. C’est un album aux sonorités plus sombres. Comment est né ce changement ?

Depuis que je suis sobre, je prends les choses avec plus d’intensité.

C’est effectivement notre album le plus sombre à ce jour. Politiquement, socialement ce n’est pas la joie. Il n’y a plus d’espoir. Nous attendons, en vain, des temps meilleurs. Depuis que je suis sobre, je prends les choses avec plus d’intensité. J’analyse profondément ce qui se passe autour de moi. La majorité du temps, ce n’est pas très positif (il s’arrête de parler quelques secondes puis éclate de rire). Mieux vaut en rire que d’en pleurer. Même si je fais l’inverse dans mes textes (rire).

Lors de notre dernière rencontre tu me parlais de tes lectures politiques. Sont-elles toujours une source d’inspiration ?

Non, je n’ai plus le temps de lire. Enfin, comme tout le monde je passe ma vie sur les réseaux sociaux (rire). Je me suis promis de me remettre sérieusement à la lecture cette année. Ça m’aide à avoir une meilleure vision du monde.

Crédit photo : Alain Bibal

Tes seules lectures sont donc celles de la presse ? Cherches-tu à lire des sites ou des revues d’informations alternatifs ?

Non, je ne lis rien d’alternatif. J’ai même arrêté de lire le Guardian, qui a longtemps été mon quotidien favori. Je trouve qu’ils ont mal tourné. On sent que les magazines sont en compétition. Leur marché s’est fortement réduit. Les opinions sont plus variées, parfois plus élitistes. Ça n’incite pas à la lecture. L’ouverture d’esprit n’est plus aussi dominante. A aucun moment on ne trouve de méchanceté dans leurs articles. Les journalistes manquent de distance.

Sur l’album, tu parles des faux espoirs véhiculés par la politique. Si ce n’est pas une nouveauté, les gens semblent en être plus conscients que jamais. Penses-tu que cette situation est amenée à empirer ou gardes-tu secrètement l’espoir qu’un parti apportera un jour une bouffée d’air frais ?

Je garde l’espoir d’une amélioration. Je veux que ceux qui souffrent mènent une existence raisonnable grâce à des dispositions politiques. J’ai eu de la chance. Ma vie n’est plus aussi difficile que par le passé. Ce n’est pas le cas pour tout le monde dans mon entourage. On finit par avoir envie d’injecter un sérum de raison à tous ces politiciens. En Angleterre, leurs actes sont suicidaires. Que va donner le Brexit ? Il y aura encore moins d’aides pour les plus nécessiteux, moins de programmes de réinsertion. L’ambiance actuelle est détestable. Le taux de suicide a augmenté. J’espère qu’à un moment on va s’en sortir. Ce ne sera malheureusement pas pour tout de suite.

Eton Alive est varié musicalement. Comment fonctionnes-tu avec Andrew pour ce qui concerne la musique ?

Andrew m’envoie les morceaux déjà terminés. Je m’adapte pour rédiger les paroles. Occasionnellement, il doit éditer certains passages. Pour Eton Alive, nous n’avons rien retouché. Cette méthode a très bien marché. Je trouve ce fonctionnement intéressant car il me met à l’épreuve. Les résultats sont souvent étonnants. J’ai passé trois mois à la maison à travailler tous les soirs sur les textes. Je profitais d’un moment bien mérité avec ma famille dans la journée. Le soir j’étais détendu pour me mettre au travail. Ne plus évoluer dans un groupe traditionnel me convient parfaitement.

Ne plus évoluer dans un groupe traditionnel me convient parfaitement.

La pochette se démarque également. On vous y sent vulnérable, loin de la pose. Pourquoi ce choix ?

Je voulais une photo plus grotesque. Andrew n’a pas aimé ma proposition. Il voulait quelque chose de plus présentable. On a trouvé un terrain d’entente sur une photo qui fait un peu 80’s (rire). Il n’y a pas vraiment de réflexion derrière tout ça.

On trouve sur Eton Alive une chanson entièrement chantée, When You Come Up With Me. Est-ce quelque chose vers lequel tu aimerais tendre de plus en plus ?

Je ne sais pas. Ce n’était pas planifié. Le morceau encourageait cette approche. Andrew et moi travaillons ensemble depuis cinq ans. Nous avons pris de l’âge, mûri. Nos envies sont différentes. Je n’ai plus envie d’hurler dans le micro pour chaque titre de Sleaford Mods. J’ai envie d’être honnête avec moi même. Avoir des approches différentes de notre travail va en ce sens.

Crédit photo : Alain Bibal

Tu n’as pas caché ton admiration pour le dernier album de Pusha T, Daytona. Si tu devais choisir un producteur hip hop pour un album de Sleaford Mods, à qui penserais-tu en premier ?

C’est difficile. J’ai vraiment du mal à penser à quelqu’un qui pourrait s’intégrer à notre univers. J’aime beaucoup le côté léger de 40, le producteur de Drake. Tu me poses une colle, je n’en sais rien. Je ne pense pas que nous puissions collaborer avec qui que ce soit de toute façon (il éclate de rire).

Tu écris et publies régulièrement des nouvelles. Ce travail influence t-il l’écriture de tes textes pour Sleaford Mods ?

Je suis conscient que leur contenu peut paraître similaire, mais pourtant non. Ce sont deux éléments bien distincts. Les deux sont sombres, rudes, mais l’approche est différente. Il m’est rarement arrivé qu’une ébauche de chanson finisse en nouvelle. Ou l’inverse.

Avez-vous l’impression d’être regardé différemment depuis le documentaire Bunch of Kunst qui montre la vie et l’évolution du groupe sur une longue période ?

Clairement. Les gens ont tendance à penser que nous sommes plus célèbres qu’en réalité (rire). Je n’ai eu aucun retour négatif. C’est important pour moi. Bunch of Kunst montre à quoi nous avons été confrontés. Les spectateurs s’y retrouvent car ils ont à faire à des gens ordinaires. Comme ceux qu’ils croisent dans la vie de tous les jours. Le documentaire a été diffusé un peu partout. Même pendant les vols de British Airways ou Virgin Airlines. Avec un regard cynique, c’était un outil de promotion phénoménal. Les gens ne voient plus Sleaford Mods de la même façon. Maintenant je dois me battre avec mon ego pour ne pas passer pour un idiot.

Merci à Sébastien Kervella

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