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Frànçois & The Atlas Mountains: « Revenir avec ce contact primal de la musique »

Ecrit par Mr Sam

J’avais quitté François Mary sur une discussion autour de Piano Ombre, le précédent opus du groupe qui clôturait un cycle, d’aucuns diraient un triptyque, avec Plaine Inondable et E Volo Love. Je le retrouve à la fin d’une journée promotionnelle marathon pour me parler en quelques mots du nouvel album, Solide Mirage (sortie le 03 mars prochain).

Salut François. Lors de notre précédente rencontre à la Rock School Barbey de Bordeaux nous avions parlé de David Lynch, de Guy Debord et de Magritte.
A-t-on avis de qui pourrions-nous parler pour cet album ?

Là on serait plus dans la peinture symbolique belge que l’on trouve chez Léon Spilliaert par exemple. Je pourrais citer aussi François Schuiten, dessinateur de bd bruxellois qui parle du chaos et des méandres des villes. Et finalement on serait un peu dans l’atmosphère des villes de nuit, comme Bruxelles ou Berlin.

L’année 2015 a été une année charnière pour toi, entre votre tournée en Afrique et au Moyen-orient et ce qui s’est passé notamment sur le territoire français.
Ces deux éléments ont-ils agi comme des déclencheurs pour cet album ?

Oui cela a été lié effectivement. 2015 a été une année où on a composé, écrit et préparé cet album.  2015 a été une année où le Moyen-orient a été le centre de toutes les attentions, notamment médiatiques. Nous avions fait une tournée là-bas cette année là. J’avais l’impression d’être au cœur du sujet et je voulais en parler.

Tu dis que pour aborder ces sujets (crises migratoires, peur de l’autre, fermeture des frontières, etc.) tu voulais avoir une écriture plus directe, plus frontale.
Toi qui nous as habitué à un style plus elliptique, sibyllin, poétique, as-tu facilement changé ton mode d’écriture ?

En vérité, cela s’est fait tout simplement. Cela a été un soucis de clarté, juste d’aller droit au but, d’épurer le discours. Pour moi cela a sonné comme une évidence pour cet album d’aller vers ce processus.

Cependant, même si la symbolique n’est pas présent dans l’écriture, le symbole n’est pas pour autant écarté.
Le choix du premier morceau révélé,
Grand dérèglement, en est la preuve.

Oui voilà. Malgré la pesanteur du propos, il y a moyen de transposer, d’en faire des objets enivrants et esthétisants.

D’où le choix de ce clip et de son esthétique, auquel tu as voulu participer au niveau de la production et la réalisation ?

Effectivement. C’était important pour moi de trouver cet équilibre pictural, reflet de tout ce qui m’entourait à cette époque. Ce côté un peu déstabilisant de l’architecte bruxelloise qui révèle une espèce de zone intemporelle comme ce palais de justice où a été tourné le clip et qui surplombe cette ville et en même temps cette ville qui est le théâtre de tous les passages de cette crise migratoire. Je trouvais intéressant de chercher une manière élégante de symboliser tout cela par l’image. Je suis content du résultat de ce pari.

Il y a plusieurs changements de polarité sur cet album. L’écriture donc, le fait d’avoir une atmosphère plus urbaine que sur tes précédentes productions également.
La ligne mélodique aussi. Même si la « tropicalité », « l’africanité » sont toujours présentes, elles servent plus le propos qu’elles ne s’imposent. Effet voulu ?

Ce dernier changement est plus instinctif qu’imposé. Il n’y avait pas cette volonté ou cette demande du public. Je voulais quelque chose de plus direct aussi à ce niveau là et ma culture musicale, adolescente, passe par ce son plus grunge. Cet écho là, cela a été ma manière de rentrer en musique pour cet album. Je pense que pour moi la manière la plus instinctive c’était de revenir à mes fondamentaux, avec ce contact primal de la musique. C’est cette honnêteté là qui a touché le public par exemple lors de notre tournée en 2015 et c’est cette honnêteté là que je voulais voir retranscrire sur cet opus.

Du coup ce retour à la source, tu le voyais toujours avec Ash Workman qui a produit le précédent opus ?
Un changement dans la continuité ?

« … Pas besoin d’aller bien loin pour chercher la direction, la couleur à donner à son travail. Il suffit d’être soi, d’être en accord avec ce que l’on veut exprimer… »

Oui c’est exactement cela. Un peu à l’image de tout ce qui a été fait sur cet album, il s’agit d’un changement dans la continuité. Je savais qu’il y avait pas mal de choses qui avaient changé en moi, dans le groupe, dans le monde même pour que le message soit renouvelé mais pourquoi le faire avec quelqu’un d’autre qu’Ash Workman. Je pense que les groupes ont tendance à se fourvoyer en pensant que le producteur va faire tout le travail à leur place. Ce qui parle à l’auditeur, ce qui le touche pour moi provient plus de l’intention de l’auteur, du compositeur et du groupe de manière générale.

L’intention tu l’as aussi dans le choix du studio où tu as enregistré cet album.
Molenbeek, comme un pied-de-nez à l’actualité, pour montrer une ouverture là où on ne fait qu’ostraciser ?

Pour le coup ce n’est pas cela même si l’histoire dans ce sens est belle. En fait c’est un studio qui est proche de chez moi et qui n’était pas onéreux. Mais il est vrai qu’il est plaisant de rajouter ce symbole là, à ce moment là, au côté factuel du choix de ce studio. A côté de cela, encore une fois cela sonnait comme une évidence et je cherchais cette évidence pour cet album. Pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour sonner américain, pas besoin d’aller bien loin pour chercher la direction, la couleur à donner à son travail. Il suffit d’être soi, d’être en accord avec ce que l’on veut exprimer, le plus simplement du monde. Donc au final ce studio était aussi bien qu’un autre, mais le symbole est beau en tout cas. Pour la petite histoire, et pour compléter mon propos, ce studio m’avait été conseillé également par Dominique A.

Autre changement. Le groupe en lui même. Il y a toujours Jean Thevenin et Amaury Ranger. Gerard Black et Pierre Loustaunau sont partis s’occuper de l’actualité de leur projets respectifs (Babe et Petit Fantôme). David Nzeyimana, que j’avais vu en première partie à votre soirée à la Rock School Barbey, vous a rejoint.
Est-ce que cela a fait opérer un changement dans la manière de concevoir les morceaux ?

Ce changement a été très enrichissant. Cela a libéré énormément de place dans le spectre sonore, ne plus avoir les claviers de Gérard et la guitare de Pierre. Du coup cela a laissé le champs libre pour un renouveau. Ce fut réjouissant et rajeunissant d’une certaine manière d’incorporer David dans ce procédé là. Lui il avait vraiment une approche très instinctive et digitale. Il manipule les ordinateurs comme moi je manipule les enregistreurs cassettes. Ce mélange des genres a offert de nouvelles perspectives pour le groupe. Je trouve son arrivée ultra bénéfique.

Pour revenir à la création de l’album, y-a-t’il eu une historicité pour les morceaux ?
Est-ce que certains titres ont été immédiats et d’autres plus longs à maturer ?

En fait c’est un peu étrange la construction de l’album. Il n’y a pas eu de règle. Par exemple un morceau comme Apocalypse à Ipsos je l’ai écrit il y a 5 ans et je n’avais jamais senti le moment pour le sortir. Cela me semblait le moment propice sur cet album. Du coup je l’ai revisité de manière beaucoup plus joyeuse avec une rythmique à la Calypso justement, histoire de contre-balancer le poids du propos.

Un oxymore en lui-même comme le titre de l’album, Solide Mirage ?

Oui c’est ça.

Deux morceaux ont retenu mon attention, car sur la forme ils sont opposés mais ils sont similaires sur le fond. La bête morcelée est un titre urgent, vif, grunge comme tu as dit tout à l’heure tandis que Les rentes écloses qui clôt l’album est apaisé.
Les deux sonnent pourtant comme une envie de dire « ouvrez vous aux autres, soyez humanistes et sereins».

Effectivement, l’intention est différente mais la finalité est identique. Il y en a un qui part dans un constat d’auto-destruction et l’autre qui parle d’un élan plus collectif vers un « aller mieux » mais les deux parlent de cette impression qu’il s’agit du bon moment pour se réveiller, réveiller nos consciences et s’accepter tous ensemble, en prenant nos responsabilités.

Tu parles souvent de cette responsabilité. Tu assumes plus ce rôle en tant qu’artiste, dans le choix de tes textes, ce côté plus direct de la vision du monde qui t’entoure. Te vois-tu le faire en dehors de la sphère artistique, en allant également du côté de la sphère médiatique en te servant de ton image, de ta notoriété ?

C’est une question qui dépend de tout le monde. Je t’avoue que je ne me suis pas encore posé de questions quant à mes limites à ce sujet. En tout cas c’est le moins que je puisse faire, l’évoquer dans mes morceaux même si ce n’est clairement pas assez. Grâce à mon métier je suis content d’avoir trouvé le moyen d’allier dimension personnelle et professionnelle pour exprimer mes convictions.

Pour revenir sur la construction de l’album, il débute avec Grand Dérèglement qui est assez anguleux et mélodique, pour continuer plus calmement (Tendre est l’âme, Apocalypse à Ipsos, 1982…) avant de repartir sur des rythmes plus longs et engagés au médian (Âpres après et La bête morcelée) pour finalement se calmer de nouveau et finir par Les rentes écloses que nous avons évoqué.
Ce côté pyramidal était l’intention recherchée ?

J’ai passé beaucoup de temps à assembler la tracklist. C’est un album très riche avec plein de reliefs. Il fallait trouver le bon parcours pour passer d’un morceau à l’autre. Je pense que cette structure rend bien compte de ce travail.

Et la transposition sur la scène entre l’ancien cycle avec les trois précédents albums qui ont une cohérence d’ensemble et ce nouvel album.
Comment se sont opérés les choix ?

La part belle est faite pour le nouvel album forcément, que l’on a beaucoup travaillé avec mes camarades, cette nouvelle équipe plus resserrée et avec une esthétique musicale différente. Je voulais mettre en avant ce travail collectif. Après certains anciens morceaux réarrangés vont apparaître sur ce nouveau set. Je pense à Bois justement qui sert d’intro à un morceau de Jaune (i.e un autre projet musical du batteur, Jean). Après il y a de vieux morceaux que l’on ne changera pas car cela fait plaisir de les retrouver comme de vieux amis qui nous accompagnent. Je pense au titre La vérité par exemple.

Dernière question. Maintenant que tu es domicilié en Belgique, y-a-t-il des groupes que tu as vu ou écouté là-bas et dont tu voudrais nous faire part ?

Ouais. Il y a Témé Tan , Marc Melià et Samuel Spaniel . Ces trois artistes assureront nos premières parties à la Maroquinerie les 22, 23 et 24 Février prochains.

Merci pour l’interview et bonne tournée.

Merci à toi.

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crédits photos : Tom Joye

 

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