Quel courage faut-il pour oser quitter une secte au bout de plusieurs années à être embrigadée ? Peut-être suivre l’exemple d’une copine – Lucy – qui a réussi à priori son évasion. Mais elle avait eu de l’aide. Vern de son côté est seule. Complètement. Sa mère ou son frère ne bougeront pas contrairement à ce qui pousse dans son ventre et dans sa tête, dans son dos ou dans ses os.
« Au Domaine béni de Caïn, où personne ne mettait jamais en doute les décrets de Sherman, Vern apparaissait aux autres comme une sorte de vapeur. Ce n’était pas son albinisme qui la privait de substance à leurs yeux – encore que, dans cette communauté entièrement donnée sur le concept de négritude et de descendance africaine, cela ne soit pas sans importance. Ce qui les dérangeait vraiment, c’était son incrédulité. Elle ne croyait pas comme eux croyaient. »
─ Rivers Solomon, Sorrowland
Sorrowland c’est l’histoire d’une rédemption et d’une quête sur plus de 500 pages. C’est à la fois triste et beau, dur et sensible, à l’image de Rivers Solomon qui décidément parvient à nous surprendre dire avec chacun de ses textes.
Donc Vern fuit. Seule. Par miracle elle réussit et va vivre cachée dans la forêt de nombreuses années. Elle y donnera vite naissance à ses jumeaux : Hurlant et Farouche. Ils grandiront dans cette forêt, verront leur mère souffrir et se transformer jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle a besoin d’aide. Nouveau départ pour la civilisation et la recherche de Lucy.
Mais avant cela il lui faudra affronter les démons et les hallucinations. Car dans la secte où elle vivait chacun était drogué à son insu. Et cela laisse des traces. Vivre en autarcie dans la forêt en laisse aussi.
Sorrowland est un texte d’une grande violence et d’une grande sensibilité. Un texte de transformation et d’amour qui brasse des thèmes comme la question du genre ou l’amour de ses enfants et jusqu’où on est prêt à aller pour eux.
C’est une oeuvre qui nous reste en tête et parfois nous poursuit. Comme Vern est poursuivie par.. des démons ? par sa secte ?
On pense parfois à La confrérie des mutilés de Brian Evenson qui faisait la part belle, également, aux sectes et à leurs dérives. On sent aussi l’influence de Kafka notamment dans les pages de métamorphose pour Vern.
« Vern serra les dents. Ce n’était pas la première fois qu’un homme lui donnait l’impression d’être impuissante, un homme qui croyait que le monde avait été fait pour son plaisir personnel. Comment pouvait-on croire une chose pareille quand on se trouvait dans une forêt ? Il suffisait de lever les yeux, de regarder tous ces majestueux conifères pour comprendre que l’individu n’est rien, dans cet univers. »
─ Rivers Solomon, Sorrowland
Le côté militant de Rivers Solomon est toujours présent évidemment. Elle se bat en écrivant, pour elle, pour nous, pour les humains, pour un monde plus tolérant. En cela, elle est toujours admirable.



