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Souvenir de lecture estivale : « Ondiraitlesud » par Hélène Gaudy

Écrit par Lilie Del Sol

Ondiraitlesud

Pour écrire ce texte, j’ai bien regardé ma bibliothèque.
J’ai rêvassé de livre en livre, tentant de me rappeler l’endroit où je les avais lus.
Pour certains, c’était évident mais pour d’autres, tout à fait impossible — on aurait dit qu’ils avaient été parcourus dans une autre vie, déconnectés d’un lieu terrestre comme d’un souvenir tangible.

J’ai regretté de ne pas avoir truffé tous mes livres d’indices permettant de retracer le parcours qu’avait été leur lecture, comme je l’ai fait avec cet exemplaire d’Un thé au Sahara de Paul Bowles, trouvé sur l’étagère du haut et qui renferme, entre autres, une publicité pour une auberge marocaine nommée Ondiraitlesud, promettant un cadre inoubliable dans les véritables citadelles du vertige, et un autocollant qui vante les mérites du Chameau vert, étape écologique, caravaning, chambres et restauration.

Sans ces reliques, je ne me serais pas rappelée, peut-être, que j’avais lu ce livre au Maroc, il y a bientôt quinze ans, sur la côte Atlantique, entre Guelmim et Sidi Ifni, ville dont le faste colonial décrépi, maintenant je m’en souviens, était devenu, avec ses façades blanchies à la chaux et ses palmiers dressés sur le bleu sombre de la mer, le décor parfait des tribulations des héros du livre.
Sans les indices que j’avais involontairement laissés entre les pages à l’attention d’une future version de moi-même, je ne m’en serais pas souvenue, peut-être, parce que le paysage de ce livre était venu épouser presque parfaitement celui que j’arpentais, dans une tentative souvent réitérée mais rarement réussie de superposer le lieu lu et celui où l’on lit.
Il y a souvent des accrocs, des différences, bien sûr les époques changent et les itinéraires, mais pourtant j’ai cherché, longtemps, ces « moments parfaits » où le roman se fond dans le paysage et le paysage, dans le roman.

Pourtant, en regardant ma bibliothèque, en essayant, encore une fois, de me souvenir, je m’aperçois que les images les plus nettes ne sont pas celles de ces superpositions mais au contraire des disjonctions, des écarts.
D’un Thé au Sahara, il ne me reste qu’une impression, un vague sillage.

C’est peut-être quand on renonce à cette volonté un peu maniaque de remplir sa valise des paysages que l’on s’attend à trouver sur place, quand on y glisse des livres presque au hasard que se produisent, entre eux et les lieux, les coïncidences les plus étonnantes.

De_sang_froidJ’ai laissé de côté ma bibliothèque et j’ai fouillé dans mes souvenirs.
Alors, le paysage qui m’est apparu le plus clairement, c’est celui de De sang-froid, de Truman Capote, que je me souviens cette fois très nettement avoir lu en été, au Pays basque.
Au cœur d’une végétation luxuriante qui tranchait sur les plaines du Kansas s’étaient levés en moi les paysages du livre, ces vastes étendues écrasées d’une chaleur implacable, ces fermes de la Bible Belt, larges panoramas où le ciel prend sa part.
Ce jaune sec, ce ciel lourd se sont étrangement invités dans le livre que j’écrivais alors sur une ville fictive du grand Nord américain, comme s’ils avaient dû passer par le filtre de cet été basque pour revenir, déformés, prendre place dans mes paysages imaginaires, et finir par m’appartenir.

C’est peut-être quand on dirait le sud, quand on n’est pas tout à fait là où l’on imagine être, quand il reste du chemin à parcourir, que cet écart devient le lieu du livre.

Puisque l’été approche, j’y penserai en faisant ma valise pour partir, cette fois, dans le grand nord de la Norvège, sur l’île du Spitzberg.
En plus des récits d’explorateurs et des auteurs scandinaves, j’emporterai peut-être, enfermés dans des livres, des marigots brûlants ou des forêts tropicales, histoire de voir comment ils mutent dans la lumière de l’été polaire, quel précipité donnera ce mélange et ce qu’il deviendra, peut-être, dans un livre à venir.

Un Thé au Sahara de Paul Bowles, traduit de l’américain par H. Robillot et S. Martin-Chauffier, 1952 , Gallimard
De sang-froid de Truman Capote, traduit de l’américain par Raymond Girard, 1966,
Folio Gallimard

Hélène Gaudy fait partie du collectif Inculte où son dernier ouvrage, Une île, une forteresse est paru en janvier 2016. Ses précédents ouvrages sont en partie disponibles chez Actes Sud.

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Merci à Hélène Gaudy de nous avoir offert ce texte.

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