Chronique Musique

Singles de Sun Ra : l’indispensable cadeau de Noël de Strut.

– Bon Jism, on a reçu un disque dont personne ne veut, donc va falloir que tu t’y colles.

– Ahhhhhhhhhhhh … c’est … quoi ?

– Un truc ensoleillé avec des muridés. Quand je l’ai proposé aux  autres chroniqueurs, il y a eu comme un mouvement de recul, et tous m’ont dit : « file ça à Jism ». Y a bien Esther, mais il est perdu dans les tréfonds de Souffle Continu, ou Bam Balam, en train de déterrer des trésors, donc il a pas le temps là.

– C’est quoi alors ? Parce que du soleil et des muridés, c’est assez obscur comme description.

– Attends je prends la pochette : ah oui, c’est Sun Ra, et l’album s’appelle Singles.

– Ah.

sun-ra

Je reçois le disque quelques jours plus tard. Il s’avère être triple. En fait, c’est une compilation de tous les singles de Sun Ra. De 1952 à 1991. Soit 31 singles répartis sur près de quarante ans. Une bagatelle. Quand en plus on connaît la carrière du sieur, la première chose qui vient à l’esprit c’est : chasser le requin-tueur en pleine mer avec une feuille de papier à cigarette s’avère être moins compliqué que s’attaquer à sa discographie.

Pensez donc : outre les 31 singles, la discographie de Sun Ra c’est peu ou prou près de 200 disques qui se répartissent entre une centaine de Live, pas loin de 90 disques officiels et une bonne quinzaine de bootlegs. Ajoutez à cela quelques EPs et vous comprendrez, chez moi, l’apparition de sueurs froides à l’évocation de ce nom.

Mais bon, mon cas est peu de choses comparé au travail de titan auquel s’est attaqué le label Strut. Après une première et excellente compilation sortie en 2014, un Live plus une seconde compilation supervisée par Gilles Peterson en 2015, Strut s’est mis en tête de réunir l’intégralité des singles de Sun Ra. Les fous.

En même temps, ils ne sont pas à ça près chez Strut : dénicheurs réguliers d’obscures pépites africaines comme Pat Thomas ou Sunburst, ils ont l’habitude de creuser profondément pour ramener à la surface de véritables trésors sonores.

Donc là, avec Singles, ce ne sont pas moins de 65 morceaux qui composent cette intégrale. Quel intérêt me demanderez-vous ? Déjà, historique : certains singles présents ici n’ont été découverts que très récemment, d’autres pressés sous divers formats à très peu d’exemplaires, pour certains magazines ou à titre posthume. En gros, grâce à leur collaboration avec Art Yards Records et les ayant-droits de Sun Ra, Strut a pu entreprendre un véritable travail de fourmi, d’une rare patience et extraire tous les singles de Sun Ra. Vous direz que ça n’empêchera pas les collectionneurs pathologiques de tous poils de courir après les originaux. Certes. Mais il permettra aux mélomanes de pouvoir se procurer une intégrale à moindre frais et selon son degré de collectionnite, l’avoir sous différentes formes (CD, LP ou même coffret de 45 tours).

Autre intérêt historique : celui de comprendre l’évolution de l’industrie musicale au travers des 50’s, privilégiant le support du 45 tours, plus rentable, et comment Sun Ra s’y est tout d’abord adapté en sortant plus de quarante morceaux en sept ans (soit les deux premiers CDs), et a ensuite décidé d’exprimer ses visions cosmiques, plus barrées (et demandant plus de temps que trois ou quatre minutes) sur un autre format les années suivantes.

Mais l’intérêt principal reste bien évidemment musical. Singles permet d’appréhender l’évolution du Ra sur plusieurs décennies, et plus particulièrement celle qui couvre les 50’s et le début des 60’s, avec cette problématique quelque peu schizophrénique : comment sortir des tubes soul jazz comme Tell Her To Come On Home de Little Mack, rythm & soul comme M Uck M Uck avec Yochanan, et faire des morceaux aussi barrés que I Am Strange ou Message To Earthman ?

Comment parvenir à être abordable dans l’interprétation de certains standards, coller à l’actualité musicale, utiliser un Big Band de façon classique, faire du Doo-Wop, du Jazz vocal, du Bebop (Velvet), du Swing quand le format imposé devient une contrainte ?

Sun Ra y répond en s’en foutant ; le talent chez lui était tel qu’il pouvait se permettre de s’adapter à chaque style (s’aventurant même du côté des rythmes cubains sur Adventur In Space, ou soul sur Dreaming), et pondre des tubes ou les accompagner avec élégance (Daddy’s Gonna Tell You No Lie, Back In Your Own Back Yard), tout en semant des graines de folie un peu partout (Spaceship Lullaby, la basse de The Blue Set).

Même s’il s’en fout, l’américain a fait ses choix, délaissant le format court pour s’investir dans de longs délires cosmiques, frayer avec le free afin de pouvoir pleinement s’exprimer.

Si les deux premiers disques témoignent de la créativité débridée de Sun Ra, de cette capacité à s’adapter aux critères musicaux d’une époque, le troisième voit, en revanche, le pianiste mettre un sérieux coup de frein aux singles, n’en publiant plus que de façon éparse, mais allant bien plus loin dans le délire cosmique, au point de n’être plus accessible qu’à une poignée d’initiés.

Disons qu’après 1967,  Sun Ra ne se soucie plus d’être présentable, audible par tous ; seul semble importer ce que lui dicte sa quête. D’où cette impression d’éparpillement voire de chaos : certains titres frisent l’atone (Saturn Moon), d’autres sont marqués par leur époque (le très 70’s I’m Gonna Unmask The Batman), ressemblants à des délires psychédéliques dissonants (Disco 2021), s’aventurent dans l’avant-garde (le barré Cosmo Extensions) ou le spoken word (I Am The Instrument, Cosmo Drama) ou parfois les deux en même temps (le flippé Nuclear War, sorti en pleine guerre froide).

Mais rassurez-vous, si ça part un peu dans tous les sens, ça reste tout de même très souvent abordable. Vous trouverez dans ce troisième volume, du jazz assez classique aux teintes bluesy, ainsi que des morceaux superbes (le free et orientalisant Mayan Temple, Love In Outer Space, Nuclear War, Sometimes I’m Happy). Toujours est-il que, musicalement parlant, Singles permet aussi de comprendre que le talent de Sun Ra rayonnait bien au-delà de la sphère jazz (Nuclear War a été repris par Yo La Tengo entre autre), que l’américain avait des accointances avec tous les styles et pouvait tout jouer, y compris du synthpunk à la Suicide (Disco 2021).

À vrai dire, au-delà de son intérêt historique certain, cette compilation est aussi le reflet d’une trajectoire unique dans l’histoire du jazz : celle d’un illuminé qui, pour imposer sa philosophie, ses visions, saura s’adapter à l’industrie musicale en lui donnant, pendant près de deux décennies, ses plus belles plages, et parviendra à ses fins sans pour autant avoir à faire de compromis (contrairement à un Miles Davis qui aura su, pendant des années, anticiper les modes, et aura terminé sa carrière en les suivant).

Un artiste qui aura su entraîner dans sa folie créatrice, et pour les tirer vers le haut (Saturne serait-on tenté de dire), un nombre incalculable de musiciens, et dont l’influence aujourd’hui reste immense. Et il faut avouer ce qui est : au-delà de toutes les raisons énoncées avant, Singles est une excellente compilation, débordante de vitalité, à la fois abordable et barrée, étonnante à bien des égards (parce qu’il faut bien le dire : si le troisième disque est assez conforme à la représentation qu’on pouvait se faire de Sun Ra, free et barge, les deux autres risquent d’en déstabiliser plus d’un), et surtout une très belle introduction à l’univers de Sun Ra.

Bref, en un mot comme en cent : Singles est juste indispensable.

Sortie le 25 novembre dernier chez Strut et chez tous les disquaires cosmiques de Saturne, de France et de Navarre.

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