Tribune

Trop Noire pour être française ? La France face à elle-même

Le mardi 12 mai eu lieu au Gaumont Opéra l’avant-première de Trop Noire pour être française ? qui sera diffusé le 3 juillet à 23h sur Arte. Un documentaire original qui croise l’actualité des scandales depuis dix ans avec la vie de sa réalisatrice. Romancière, scénariste et réalisatrice primée de nombreuses fois (pour son court-métrage Arlit, deuxième Paris en 2004, et la même année pour son documentaire Pour la nuit), co-auteur de plusieurs épisodes de séries sur TF1, France 2 et France 3, Isabelle Boni-Claverie se confronte à présent avec la réalité du racisme contemporain. (Pour consulter sa biographie et sa filmographie, cliquez ici.)

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Son grand-père fut l’un des premiers ivoiriens à poursuivre ses études en France; et, à la suite d’un remarquable parcours universitaire, il entre dans les hautes fonctions juridiques. Après avoir intégré dans les années 50 les mouvances indépendantistes africaines en France, il deviendra ministre du premier président ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Isabelle Boni-Claverie grandit à Paris, à la Plaine Monceau, et suit de même des études remarquables. Diplômée de la Femis en 2000, elle écrit son premier roman à 18 ans (La Grande Dévoreuse). Annonçant dès le début du documentaire cette haute ascendance et ses succès, elle part du présupposé que le racisme s’explique avant tout par l’écart socio-économique : sa situation plus que privilégiée aurait par conséquent dû lui épargner les attitudes discriminantes et racistes. Mais depuis le jour où elle participa à la crèche de Noël en CM2, elle sut que les Noirs seraient toujours destinés à interpréter le rôle de Balthazar.

Boni-Claverie revient sur son passé, elle retourne à Gaillac (entre Albi et Montauban), ville où se marièrent ses grands-parents. C’est l’occasion d’observer les bourdes de quelques personnes gênées devant la caméra, qui en deviennent comiques malgré elles, parce que révélatrices de la grossièreté ordinaire, ancrée dans les expressions séculaires. Ce tragi-comique est entretenu par les nombreuses petites interventions face caméra où tous les témoins reprennent en leitmotiv : « Tu sais que tu es Noir le jour où » : « Tu sais que tu es Noir le jour où quand tu rentres dans un restaurant, le gérant te conduit directement aux cuisines. » ; « Tu sais que tu es Noir le jour le chef de rayon d’un magasin te tends une pile de vêtements, pensant que tu es vendeuse.» (témoignage de la réalisatrice) Les situations atteignent parfois une telle absurdité que le public rit presque de bon cœur.

Alternant ces petits faits de tous les jours et interviews, le reportage reste dynamique parce que rapportant sans cesse les événements traités à la biographie de sa réalisatrice et aux analyses des sociologues, anthropologues et démographes interrogés. Les remarques de l’historien Pap Ndiaye (Sciences Po) et d’Achille Mbembe (Université du Witwatersrand à Johannesbourg), théoricien du post-colonialisme (voir ici), du sociologue Eric Fassin (Paris VIII), de l’anthropologue Sylvie Chalaye (Paris III) et du socio-démographe Patrick Simon (Sciences Po), éclaircissent tout du long la variété des formes sous lesquelles s’expriment les comportements ségrégationnistes. Prenant appui sur deux événements révélateurs, le discours de Sarkozy à Dakar du 26 juillet 2007 et l’affaire Guerlain en 2010, les analyses de ces universitaires mettent au jour les tensions qui traversent la démocratie française dans son combat contre le racisme. A noter que le record de rires, inattendu, fut enregistré pendant le discours de Sarkozy, contrastant agréablement avec les mines graves des chefs d’Etats africains, assistant à cette tirade pathétique.

La persistance du racisme en tant que crainte et mépris de la différence a de quoi déconcerter. Les propos de Fassin sont clairs : en voulant supprimer absolument le terme de race, et à juste titre, la République frôle l’hypocrisie puisqu’elle tente de combattre un fléau qu’elle ne nomme plus et qui devient tabou. Ce qu’il y a de plus terrible pour une démocratie avec d’aussi grandes prétentions réside dans l’inaction face à ces phénomènes, parce qu’empêtrée au croisement de plusieurs politiques, chacune tenant une pièce du casse-tête : l’interdiction constitutionnelle des statistiques ethniques n’aide en rien la meilleure distribution des fonctions et des postes de pouvoir, mais résoudre cela par la mise en place de quotas légaliserait alors la discrimination positive. On ne combat plus alors le racisme, mais les inégalités visibles. Si les quotas étaient adoptés, rien de bon ne serait fait pour enrayer la logique de l’exclusion, puisque chaque citoyen ayant bénéficié de cette aide institutionnelle serait encore la cible du racisme social. Il ne sera apprécié et jugé qu’à partir de son incapacité à se trouver lui-même un emploi, une condition décente. Les clichés sur la dépendance, la paresse et la débilité continueront de traîner dans les esprits, parce que rien n’est entrepris au niveau simplement humain pour que les différences cohabitent véritablement. La finalité de la protestation ne se limite pas à être aussi riche que l’autre, il s’agit de vivre ensemble dans une citoyenneté sincère, où chacun peut poursuivre ses projets sans risque de se voir empêcher en raison de ses caractéristiques inessentiellesque sont le taux de mélanine de l’épiderme, la taille des lèvres, la tonalité de la voix, la forme du nez, le type de cheveux et les autres traits superficiels n’indiquant rien des facultés mentales et physiques.

Les frontons des mairies ont beau crier haut et fort la devise nationale, Liberté Égalité Fraternité, cela n’engage rien dans la pratique. L’application des lois passe par les citoyens, par conséquent celui qui en dernière instance accorde un prêt, choisit entre deux candidats à l’embauche, entre deux locataires peut être sujet à ces relents de pensées qui brouillent et contaminent son jugement. Les professeurs interrogés n’ont de cesse de le dire, il ne s’agit pas que d’une erreur et d’une désinformation, cela serait trop simple. Les racines sont beaucoup plus perverses et tordues, tout en restant banales dans leur transmission quotidienne, dans l’humour et les expressions communes.

La réalisatrice, en clôture de la projection, a annoncé avoir lancé une pétition-manifeste (sur change.org) pour accélérer la politique égalitaire et la cessation des discriminations qui exaspèrent les citoyens descendants de l’immigration. Boni-Claverie rappelle aussi que cette pétition est adressée au Premier Ministre Manuel Valls, après son annonce à poursuivre la lutte contre le racisme et l’antisémitisme à l’aide d’un budget impressionnant (100 millions d’euro sur  3 ans). C’est le 17 avril que le Premier Ministre lança cette grande politique, à la suite d’un agression terrible d’un couple à Créteil, parce que juifs.

Après la projection, j’ai eu l’occasion de discuter avec Eric Fassin, ainsi qu’avec quelques étudiants qui l’accompagnaient, de l’annonce du Premier Ministre. Le sociologue a bien conscience que cette distinction entre les communautés et les types de racismes peut être mal reçue, et pourtant elle correspond à la forme même des clichés véhiculés dans ces racismes. De même, il exprime dans le documentaire sa perplexité face à ces grandes planifications d’éradication du racisme, puisque ce n’est pas la multiplication des mesures a posteriori qui élimineront ces phénomènes, mais plutôt la compréhension en amont des mécanismes complexes qui associent à telle communauté et population des comportements et des attitudes spécifiques. Le racisme tourné contre les Noirs est le fruit d’un mépris des dominants pour un groupe dominé tel les populations issues de l’émigration des années 50 ; l’antisémitisme lui est un ressentiment tourné vers une communauté qui est perçue, à l’inverse, comme étant trop dominante. Dans le premier cas, il s’agit d’une condescendance sociale héritée de la politique coloniale, dans l’autre, la rancœur contre le succès de certains attise les doutes et la détestation, leur réussite ne pouvant se justifier que par l’appartenance communautaire et les tricheries. Les diversités des formes de mépris, de moqueries et de haines sont donc l’accumulation de siècles de cohabitation pacifique ou violente ; savoir établir leurs généalogies, c’est se défaire de toute cette pollution mentale.

On regrette que Trop noire pour être française ? subisse la contrainte du format 52 minutes (comme tout documentaire télévisuel), on sent qu’il y a beaucoup de matière et que des interviews mériteraient d’être restituées dans leur intégralité. Le parcours narratif se conclut sur une succession de souhaits, qu’un jour soit possible de franchir le regard prédateur pour vivre, comme ses grands-parents de Gaillac, l’union entre les hommes, non pas comme un armistice entre des ennemis, mais plutôt comme la réconciliation entre les membres de cette même histoire éprouvante dont il ne faut jamais désespérer.

Le vendredi 3 juillet, laissez tomber Koh-Lanta et les séries bidons pour une heure intelligente, une heure qui remet en cause notre compréhension de la différence, et nous met au défi de la respecter.

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