Contrairement à l’aspect voyeur auquel on peut parfois le réduire, le true crime recèle un caractère profondément social. Ce qui fascine n’est pas seulement le crime, mais tout ce qu’il révèle autour de lui. Les rapports de pouvoir, l’argent, les familles qui se déchirent, les réputations qui s’effondrent ou les institutions qui tâtonnent. Le meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger et La tuerie d’Auriol de Jacques Denis, publiés chez 10/18, racontent deux affaires ayant eu lieu à quatorze années d’intervalle et des contextes radicalement différents, mais qui ont pour point commun de s’appuyer sur un fait divers pour raconter quelque chose de la société dans laquelle il a eu lieu.
Le meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger – Editions 10/18 – 2026

Dans Le meurtre du joueur d’échecs, Sarah Finger revient sur la mort de Gilles Andruet, ancien champion d’échecs qui a été retrouvé assassiné en 1995. Cette affaire s’étire sur plus de vingt ans et trois procès, entre accusations contradictoires, dettes, corruption et fuite à l’étranger. Ce qui rend le récit particulièrement troublant, ce n’est pas seulement la difficulté à déterminer qui est le tueur mais plutôt les circonstances qui entourent le destin de Gilles Andruet.
Le jeune prodige des échecs s’est progressivement endetté et est devenu accro aux jeux. Pas seulement aux échecs, donc, mais à ceux qui se déroulent au casino. Ses relations avec son père sont complexes et les mauvaises rencontres finissent par l’entraîner dans une mécanique infernale. Cette descente aux enfers est aussi cruelle que saisissante tant le contraste est grand entre ce champion qui sait anticiper plusieurs coups à l’avance et cet homme devenu incapable de maîtriser son propre sort.
Le livre évite cependant d’en faire une morale simpliste. Une existence qui déraille ne suffit pas à expliquer un meurtre. Il s’agit plutôt de la porte d’entrée vers un monde dans lequel chacun évolue sans cesse, et où la justice tente de retrouver le fil d’un scénario alambiqué.
Pourquoi cet homme s’est-il retrouvé dans cette situation ? Et pourquoi certaines personnes ont cru pouvoir profiter de sa vulnérabilité ? Pourquoi vingt années peuvent-elles s’écouler sans qu’une affaire ne trouve une issue véritable ? Dans cet ouvrage comme dans l’affaire qu’il vient illustrer, le meurtre n’est pas tant un point final que le révélateur des maux d’une société.
La tuerie d’Auriol déplace le sujet vers la politique. En juillet 1981, Jacques Massié, responsable local du Service d’action civique, est assassiné tout comme cinq membres de sa famille. Rapidement, l’enquête révèle des rivalités et des tensions internes au sein du SAC. Le tout dans un climat de paranoïa politique particulièrement fort quelques mois après l’élection de François Mitterrand. L’affaire deviendra suffisamment importante pour que l’organisation soit dissoute en 1982.
L’ampleur du massacre est évidemment frappante, mais ces six meurtres illustrent un décalage entre le quotidien d’une famille apparemment ordinaire et les obsessions politiques qui vont précipiter sa disparition. Le récit de Jacques Denis montre ainsi à quel point l’intimité peut être frappée par des considérations extra familiales voire politiques.
Cette mécanique est décrite de manière particulièrement inquiétante. Un groupe bâti autour de la loyauté et la crainte de la trahison se morcelle au fut et à mesure que les rivalités s’exacerbent. Au final, le collectif se transforme en une somme d’individus qui perdent tout contact avec la réalité. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui a donné un ordre ou l’a exécuté, mais de s’intéresser à un environnement global qui rend possibles de telles dérives. Comme dans l’ouvrage précédent, le crime ne surgit pas de manière aussi soudaine qu’il n’y paraît. Il émane d’un contexte qu’il est passionnant de découvrir en profondeur. Sans voyeurisme.



