Interviews

Altin Gün : « On ne pensait pas qu’un jour on donnerait des interviews ! Il a dû se passer un truc en cours de route ! »

Quand on m’a proposé de rencontrer Altin Gün pour Addict-culture, j’ai sauté de joie tel un cabri sous amphétamines. Il faut dire que, depuis leur premier album On en 2018, ou plus exactement depuis la découverte du titre Goca Dünya, enregistré à la Halle de la Courrouze, pendant les Trans Musicales de Rennes (enregistrement qui a largement contribué à la reconnaissance du groupe au-delà des frontières des Pays-bas), le “trémoussage” de hanches (entre autres) sur les rythmes rock-pop-psyché du sextet turco-néerlandais est une habitude ancrée dans mon salon.
Depuis la sortie de On, Altin Gün (qui signifie “l’âge d’or” en langue turque), a sorti deux autres albums : Gece en 2019 et, plus récemment, Yol, en février dernier. 3 albums en 4 ans donc, pour ce groupe qui avait pour ambition de départ de “Juste se faire plaisir en jouant de la musique en live”, et qui ne s’attendait pas à un tel engouement international.
La recette de ce succès ? Des reprises de chansons traditionnelles issues du rock anatolien des années 60-70, revisitées avec un groove imparable où modernité et folklore se mêlent dans un ensemble cosmopolite et jubilatoire. Bref, Altin Gün, c’est juste du kif. Et ça fait du bien !
Nous les rencontrons au lendemain de leur concert au Festival Les Inrocks, dans les locaux de Mains d’Oeuvre, à Saint Ouen. Ils doivent y enregistrer une Nova session avant de repartir aux Pays-bas. Ça a pris du retard, tant mieux pour nous, l’équipe nous propose d’assister à l’enregistrement. Ils joueront Ordunun dereleri, titre issu de leur dernier album, dans une atmosphère vaporeuse, musiciens et instruments se fondant dans les vapeurs des fumigènes. En trois prises, c’est dans la boîte.

C’est Jasper Verhulst, le membre fondateur du groupe, qui répondra à nos questions, dans une ambiance détendue et très conviviale.

Pour la “petite” histoire, c’est Jasper qui, alors bassiste de Jacco Gardner, découvre la scène rock anatolienne des années 60-70 lors d’un voyage à Istanbul. C’est le coup de foudre, et tout de suite l’envie d’explorer cette musique. Il est rejoint par le guitariste Ben Rider et le batteur Nick Mauskovic. Ils rencontrent les deux musiciens d’origine turque du groupe, la chanteuse Merve Dasdemir et le chanteur et joueur de Saz Erdinç Yildiz après avoir posté une annonce sur Facebook. Enfin, le percussionniste Gino Groeneveld vient compléter le sextet. Dès leur première répétition, la magie opère. Depuis, on ne les arrête plus, et c’est tant mieux pour nous !

 

INTERVIEW
Vous étiez hier soir en concert à l’Olympia dans le cadre du Festival Les Inrocks. C’était votre 1er concert depuis la fin du confinement ?

Jasper Verhulst : Pas vraiment. Nous avons fait une petite tournée de 7 concerts aux Pays-Bas. Mais c’était pour un public beaucoup plus restreint, 250 personnes maximum. Alors qu’hier il y avait 1200 ou 1300 personnes, quelque chose comme ça. Ça faisait longtemps que nous n’avions pas joué pour autant de monde ! Et la salle était beaucoup plus grande. Oui c’était impressionnant !

Surtout que vous avez une musique très entraînante, faite pour être jouée en live. Ça fait quoi de retrouver la scène et le public après tout ce temps ?
« En créant ce groupe, on voulait tout simplement vivre cette musique, la ressentir, et la partager. »

C’était génial de pouvoir refaire ça, bien sûr ! Parce qu’au départ, on a vraiment commencé sur scène. Nous voulions juste jouer des reprises de chansons traditionnelles turques en live, devant du public. C’est comme ça que tout a commencé. Nous n’avions pas du tout prévu de faire des albums. Mais c’est arrivé, et c’est formidable aussi ! En créant ce groupe, on voulait tout simplement vivre cette musique, la ressentir, et la partager. C’est vraiment super de pouvoir revenir à ce que nous voulions faire à l’origine, et de prendre à nouveau du plaisir !

Votre 3ème album, Yol, est sorti cette année. Il a été réalisé dans des conditions particulières puisque pendant le confinement. Tu peux nous dire comment ça s’est passé ?
Altin Gün
Enregistrement de la nova session

Nous avons tous travaillé à domicile. Quand nous avons commencé à travailler sur Yol, les deux premiers mois en tout cas, nous ne nous sommes pas vus du tout. Donc on travaillait chacun chez soi, et on s’envoyait des trucs les uns aux autres. Parfois ça commençait par une chanson. On partait d’une chanson traditionnelle et on essayait de trouver des idées pour la revisiter. Mais parfois ça pouvait aussi juste commencer par un rythme de batterie, ou une boucle faite sur ordinateur. Par exemple, il y a beaucoup de chansons que j’ai proposées à Merve, la chanteuse. C’était juste de la batterie au départ, et elle a commencé à y ajouter des trucs avant de me les renvoyer. On a tous ajouté nos parties à distance et ça s’est construit comme ça.

D’ailleurs, c’est un album très différent des deux premiers. Il y a plus de synthés, l’ajout de parties électroniques… Est-ce que tu dirais que les contraintes imposées par le travail à distance ont permis de donner le ton du disque ?

Oui complètement ! Quand nous avons commencé à réfléchir à ce troisième album, nous avions l’intention de lui donner un son plus électronique. Bien sur c’est aussi lié à la pandémie. Nous voulions juste continuer à faire de la musique, et il fallait trouver un nouveau moyen d’y arriver tous ensemble. Parce qu’au début, il était impossible d’être à six dans un petit espace, on était tous chez nous. La solution a été de travailler avec beaucoup plus de sons électroniques. Et finalement on s’est dit que ça rendait aussi très bien ! Donc on les a gardés. Mais il y a aussi quelques titres que nous avons pu enregistrer ensemble.

Il y a un esprit “années 80” dans ce 3ème album, alors que les deux premiers étaient plus ancrés dans les années 60-70. Comment définir votre musique ? La rencontre de l’Orient et de l’Occident ? De la tradition et de la modernité ?

Je suppose qu’on peut dire qu’on fait du folk pop, ou du folk rock. En fait c’est de la musique traditionnelle abordée d’une manière nouvelle, parce qu’elle est influencée par la musique pop et rock des années 60 à nos jours. Si le dernier album sonne un peu plus « années 80 », ça n’est pas vraiment parce qu’il est influencé par la musique de cette époque, c’est surtout parce que nous avons utilisé des instruments typiques de la musique de ces années-là. Nous n’avons jamais eu une véritable intention de faire un disque qui sonne « années 80 ». C’est juste qu’on aime bien le son des synthétiseurs et de certaines boites à rythmes ! Alors oui automatiquement, ça peut donner ce sentiment.

Vous avez permis de découvrir ou re-découvrir le rock turc des années 70, qui est relativement méconnu dans la musique occidentale. Vous envisagez également votre démarche comme un hommage ?
« Ces chansons appartiennent à une tradition très ancienne, et c’est bien de leur donner une nouvelle vie. »

Hmm Je suppose… Ces chansons appartiennent à une tradition très ancienne, et c’est bien de leur donner une nouvelle vie. Pour certaines de ces chansons nous ne savons même pas à quand elles remontent, ni qui les a composées. Ce genre était très répandu en Turquie dans les années 70. Mais la plupart des artistes qui nous ont influencé et qui chantaient ces chansons il y a 50 ans ne les avaient pas écrites. Ce sont des chansons folkloriques très anciennes. Est-ce que c’est un hommage ? Oui sans doute. Mais tu sais quand tu fais de la musique, tu ne réfléchis pas vraiment à tout ça. Quand nous avons commencé avec le groupe, nous étions simplement emballés par ces chansons, par ces sons, et on s’est juste dit qu’on pourrait en faire quelque-chose. Il n’y avait aucune arrière-pensée.

Juste pour le plaisir quoi !

Complètement ! On ne pensait pas qu’un jour on donnerait des interviews ! Il a dû se passer un truc en cours de route ! (Rire)

Alors, je me suis amusée à traduire les paroles de certaines de vos chansons, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles sont vraiment très très tristes, non ?!

Oui c’est vrai, je ne suis pas Turc, et j’ai fait la même chose que toi, j’ai aussi traduit les paroles. Pour comprendre de quoi parlent les chansons. Et oui c’est vrai que parfois ça semble plus léger que ça ne l’est en réalité. Il y a beaucoup de chansons sur les chagrins d’amour, la mort… Mais il y a aussi des chansons plus joyeuses. Et c’est très difficile à traduire.

Parce que c’est de la poésie ?

Oui, tout à fait, les paroles sont très poétiques.

Est-ce que justement les textes influent sur le choix des chansons ?

Oui et non. Je ne parle pas le Turc, donc parfois, quand j’entends une chanson traditionnelle et qu’elle me parle, que je me dis qu’on pourrait en faire quelque chose de nouveau, je la joue aux deux Turcs du groupe. Parce que moi je ne sais rien des origines de cette chanson ! D’où est-ce qu’elle vient, de quoi ça parle…Ce genre de choses. Et il arrive que Merve et Erdinç me disent “Non, ces paroles ne sont pas appropriées, etc…”. Donc finalement on décide de ne pas jouer certaines chansons, même si on sent tout leur potentiel musical, parce que l’association avec certaines paroles pourrait être mal perçue par le peuple Turc.

Comment tu vis le fait de jouer des chansons dont tu ne comprends pas le texte ?

J’aime vraiment ça. Personnellement je trouve que ça m’aide à ressentir la musique, à m’en imprégner. Parce que les paroles peuvent être distrayantes. Après c’est différent pour chacun. Quand je suis à la maison, j’aime beaucoup écouter des chansons écrites dans une langue que je ne parle pas. Parce que parfois la musique est très belle mais les paroles vraiment mauvaises ! Au moins quand on ne comprend pas, on n’est pas déçu ! Bien sur je ne dis pas ça pour nos chansons hein ! (Rire)

Et ne pas comprendre une langue lui confère un côté mystérieux.

Oui je trouve aussi. C’est ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai entendu la musique turque. C’était mystérieux, exotique… Très différent de la musique anglaise, française ou néerlandaise.

Vous revisitez des chansons parfois centenaires avec du rock psychédélique, des textes mélancoliques sur des rythmes enjoués… On pourrait parler de confrontation des genres, mais c’est plus l’idée d’une rencontre que d’un conflit non ?
Altin Gün
Photo de Sanja Marusic

D’une certaine manière c’est un conflit, parce que les gens qui ont écrit ces chansons ne connaissaient pas l’existence des instruments qu’on utilise, ni ce que nous en faisons, ça n’existait pas. On sort en quelque sorte chaque chanson de son contexte d’origine, mais toujours dans une approche positive !

Vous avez eu très rapidement du succès, est-ce que vous vous y attendiez ?

Pas du tout ! Encore une fois quand nous avons commencé, nous étions poussés par notre enthousiasme pour le rock turc des années 70, le rock folk anatolien. On s’est juste dit que ça serait cool de faire des concerts, de jouer cette musique sur scène. On pensait faire des petits festivals aux Pays-Bas, quelques petites scènes. On n’avait même pas prévu de faire d’albums. C’est venu plus tard.

Votre succès tient sans doute au côté fédérateur de votre musique, non ?
« C’est étrange de se dire que beaucoup de gens entendent la musique turque pour la première fois à travers nous. »

Sans doute. Les Turcs sont très enthousiastes. Je pense qu’ils sont fiers de ce que nous faisons de leur héritage culturel, que des gens du monde entier puissent le découvrir, et qu’ils l’apprécient. Pour la plupart des gens, c’est leur première rencontre avec cette musique, ils ne connaissent pas ces chansons, ni les artistes qui les ont chantées. C’est étonnant parce que justement ces artistes nous ont grandement influencés, et on avait le sentiment qu’ils étaient beaucoup plus célèbres dans le monde qu’ils ne le sont en réalité. C’est étrange de se dire que beaucoup de gens entendent la musique turque pour la première fois à travers nous.

Yol signifie « le chemin » ou « la route » je crois. Et l’artwork de la pochette de l’album représente une sorte de viaduc. Est-ce qu’il y a une symbolique ? Justement cette idée de pont entre les gens, entre les cultures ?

Ça veut dire la route, oui. Nous n’avons pas fait l’artwork, ni donné d’instructions quelconque à l’artiste. Nous lui avons donné le titre de l’album et sa signification. Il y a toujours une sorte de paysage sur nos pochettes. C’est juste un paysage nu, sans personne. C’était une proposition de l’artiste et ça nous a plu. Ça s’est fait comme ça, on n’a jamais voulu donner de sens particulier.
Le titre, Yol, c’est Merve qui l’a trouvé. Quand elle nous l’a proposé on a tout de suite aimé. C’était court et accrocheur, et surtout pas difficile à prononcer pour les non turcs ! (Rire) J’imagine que Merve a pensé à ce titre parce qu’avec cet album nous avons pris une route différente de celle que nous avions empruntée jusqu’alors. S’il doit y avoir un sens c’est celui-là.

On cherche finalement un sens là où il n’y en a pas vraiment ?

Oui, et c’est souvent le cas pour la musique, ou pour tous les Arts en général.

Quels sont vos projets pour cette année, et qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?

Faire le plus de concerts possible ! Nous avons été coincés pendant un an et demi à cause de la pandémie. Maintenant nous avons hâte de jouer et de voir les gens prendre du plaisir avec notre musique. Et voyager bien sûr ! C’est ça qu’on souhaite le plus. Mais c’est pour bientôt. On a déjà commencé un peu. On est tous en train de se faire vacciner donc à partir du mois prochain (juillet) on pourra bouger. C’est super, on est contents ! Cet été nous faisons des festivals aux Pays-Bas et en Allemagne. Ensuite on sera en tournée de septembre à novembre. On sera d’ailleurs en France en septembre.

Votre succès est mondial, avez-vous déjà joué aux USA ?

Oui, nous sommes allés deux fois déjà aux États-Unis. Nous avons tourné avec Tame Impala en 2019. Plus tôt cette année-là, nous avions fait une tournée dans des petites salles, c’était vraiment sympa. Étonnamment, il y avait beaucoup de monde aux concerts. Nous avons un label américain qui sort nos disques là-bas. Nous en avons un différent en Europe. Donc, ça se passe plutôt bien aux États-Unis. Nous sommes allés en Indonésie également. Et il y a aussi un certain intérêt de l’Amérique latine. C’est plutôt bon pour nous ! Mais en même temps on essaie de ne pas trop voler. On prend l’avion uniquement si ça vaut la peine d’y aller, s’il y a plusieurs concerts à assurer. Nous sommes vraiment conscients de la crise climatique. Et les tournées peuvent avoir une grande empreinte sur l’environnement, surtout lorsque vous voyagez beaucoup.

Altin Gün
Photo de Guillaume Gimenez
Merci à Altin Gün et à Sébastien de Modulor ainsi que mon acolyte Guillaume Gimenez pour cette rencontre pleine de coolitude !
La Nova session enregistrée ce jour d’interview est désormais disponible ici

 

 

Altin Gün Yol

Modulor – février 2021

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Image bandeau : photo de Rona Lane

 

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