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16 mai : 1966, sortie du légendaire Pet Sounds des Beach Boys

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Ecrit par Marianne V.

Rubber Soul des Beatles sort en décembre 1965, Brian Wilson a 23 ans. Ce disque est l’élément déclencheur : « Rubber Soul constituait un ensemble de chansons qui allaient ensemble d’une façon encore jamais vue dans un album auparavant, et j’ai été très impressionné. Je me suis dit : c’est ça, je suis vraiment mis au défi de faire un grand album« .

Brian Wilson veut dépasser les Beatles et a pour ambition de faire rien moins qu’un album qui révolutionne la musique rock. Il a l’intention de faire de ce disque une véritable œuvre d’art, un « concept album ». Le mouvement d’émulation entre les deux groupes s’inversera l’année suivant la sortie de Pet Sounds, lorsque les Beatles enregistreront Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (sorti en juin 1967). D’après le producteur des Beatles, Sir George Martin, « Sans Pet Sounds, il n’y aurait pas eu Sgt. Pepper’s« . Paul McCartney : « J’ai souvent écouté Pet Sounds et pleuré. Je l’ai tellement fait écouter à John Lennon qu’il aurait été difficile pour lui d’échapper à son influence« .

Mais revenons à la genèse de Pet Sounds.
Nous sommes fin 1964, Brian Wilson, chanteur, bassiste, producteur et compositeur des Beach Boys est affaibli par une dépression nerveuse. Il veut mettre un terme aux tournées qui l’épuisent. Il décide de rester chez lui pour écrire et travailler en studio. Le chanteur canadien Bruce Johnston va le remplacer pour les concerts.

Brian s’enferme littéralement pour se concentrer sur son projet d’écriture de l’album. Il s’associe à un parolier, un membre extérieur au groupe, Tony Asher, un jeune amateur de jazz qu’il a rencontré dans un studio d’Hollywood et qui sera l’auteur de toutes les chansons de l’album. Le procédé d’écriture est original : Brian présente à Tony ses démos instrumentales, ce dernier doit les traduire en paroles. « J’étais juste son interprète » dira Tony Asher. Mais il dira aussi qu’ils ont travaillé dans un « processus interactif », en discutant des textes des chansons à partir de leurs expériences personnelles respectives.

Brian Wilson est un immense admirateur de Phil Spector. C’est donc naturellement qu’il convoque l’ensemble The Wrecking Crew qui a joué pour le producteur. Il s’agissait alors des musiciens de studio les plus demandés à Los Angeles, parmi lesquels la bassiste Carol Kaye, les guitaristes Ray Pohlman et Barney Kessel et le percussionniste Hal Blaine (décédé en mars dernier), qui d’après Carol Kaye était le musicien le plus proche de Brian Wilson.

Hal Blaine a été un élément clé du « Mur de son » inventé par Phil Spector (il s’agit d’un procédé d’enregistrement et de mixage qui superpose plusieurs couches pour donner un son plus ample). Il a enregistré avec des noms comme les Byrds, The Carpenters, Elvis Presley, Simon & Garfunkel, The Mamas & the Papas, Nancy Sinatra.

Le son est l’élément central et l’inspiration du titre Pet Sounds, né du fait que les sons entendus sur l’album sont les sons « favoris » (« pet ») de Brian.

On l’aura compris, Pet Sounds est avant tout une idée personnelle de Brian Wilson. Les autres membres du groupe (les deux frères de Brian, Dennis et Carl, le cousin Mike Love et l’ami Al Jardine) rentrent d’une tournée au Japon. Ils sont déconcertés par l’ampleur de ce projet déjà bien avancé et duquel ils se sentent un peu exclus. Ils lui opposent une certaine résistance, surtout Mike Love qui n’apprécie pas du tout la nouvelle orientation musicale.

Mike Love était le principal chanteur des Beach Boys, c’est lui qui a écrit notamment Califormia Girls. D’après lui, la recette « Fast cars, cute girls and sunny beaches » a engendré des tubes (Surfin’ USA, California girls…) et il n’y a pas de raison de la changer. Brian souhaite au contraire rompre totalement avec le registre insouciant des disques précédents.

« On n’a jamais été des surfers » dit Paul Dano dans Love & Mercy, la véritable histoire de Brian Wilson des Beach Boys, le film de Bill Polhad, sorti en 2015, avec Paul Dano – qui joue Brian Wilson jeune – et John CusackBrian Wilson dans la 2° partie de sa vie. Il a une multitude de sons et d’images dans la tête et veut explorer des sentiments plus personnels, plus profonds et plus intimes.

Poussé par le fort enthousiasme de Brian, les autres membres du groupe se mettent au travail pour l’enregistrement des parties vocales qui va durer 2 mois (ils ne joueront quasiment aucune note). Brian est particulièrement exigeant et perfectionniste avec les voix, n’hésitant pas à les faire et refaire autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que le résultat corresponde exactement à son idée.

Tout cela fait de Pet Sounds un disque avant-gardiste qui sera de ce fait rejeté par une partie des fans qui ne comprend pas ce virage psychédélique.

Le studio est pour Brian un terrain de jeu (de « Je » ?) et d’expérimentation : « I experimented with sounds that would make the listener feel loved » (j’ai expérimenté des sons qui feront que l’auditeur se sente aimé). Le son et les bruitages sont inédits : des sonnettes de bicyclettes, des sifflets pour chien, des canettes de coca, on entend aussi des aboiements de chien, un train qui passe, le bruit d’un passage à niveau ; des instruments de musique symphonique (clavecin, flûtes, accordéons, hautbois, trompettes, orgue, saxophone, violons, alto…) mais aussi thérémine, harmonica et ukulélé ; et de nombreux effets sont utilisés (l’écho, la réverbération, le doublage de certaines lignes de basses ou de clavier).

 

Cette vidéo présente un exemple de montage d’arrangement de Brian Wilson pour construire le célèbre titre Wouldn’t it be nice.

Tout cela fait de Pet Sounds un disque avant-gardiste qui sera de ce fait rejeté par une partie des fans qui ne comprend pas ce virage psychédélique. Le travail du son lors des sessions d’enregistrement est remarquablement restitué dans le film Love & Mercy. Le son est l’élément central et l’inspiration du titre Pet Sounds, né du fait que les sons entendus sur l’album sont les sons « favoris » (« pet ») de Brian. La photo qui illustre la pochette a été prise au zoo de San Diego, on y voit les membres du groupe nourrir des chèvres.

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Musicalement, Pet Sounds opère une rupture radicale non seulement avec les disques précédents des Beach Boys, mais aussi avec la musique pop en général. Ce n’est pas un disque dansant destiné à être joué dans les surprises parties. C’est un disque plus introspectif, plus sensible. Des Beach Boys d’avant, il subsiste les harmonies vocales mais elles se font plus complexes. Le rythme ralentit, la guitare s’efface derrière la basse. McCartney admire particulièrement les mélodies des lignes de basse qui prennent le dessus sur la guitare.

Les thèmes abordés changent également, ils sont plus tristes, voire dramatiques, mais toujours avec un léger côté enfantin. Les 13 chansons sont à l’image des mouvements et des tourments de l’amour, elles oscillent entre des extrêmes, entre exaltation et désillusions. L’album s’ouvre avec l’optimiste Wouldn’t it be nice dont l’intro ressemble à une explosion de joie.

Il se ferme avec le mélancolique Caroline, no. Brian s’adresse à une jeune fille qui en devenant mature, a changé. C’est une chanson sur l’innocence perdue :

Where did your long hair go
Where is the girl I used to know
How could you lose that happy glow
Oh, Caroline, no

I just wasn’t made for this time est une complainte sur l’enfance regrettée :

Every time I get the inspiration
To go change things around
No one wants to help me look for places
Where new things might be found

That’s not me évoque la difficulté du passage à l’âge adulte :

I wanted to show how independent I’d grown now
But that’s not me.

La tendresse pure et simple anime Don’t talk (put your head on my shoulder) (Ne dis rien, pose ta tête sur mes épaules). Brian chante tout seul. Au milieu de la chanson, il y a cette phrase : take my hand and listen to my heart beat, puis arrive un quatuor à cordes qui apporte une touche de gravité, comme une ombre au tableau, puis l’orchestre joue les battements de son cœur.

L’instrumental Let’s go away for a while qui achève la face A, devait au départ être chanté. Il figurera sur la face B du single Good Vibrations. Lequel single, initialement prévu pour figurer sur l’album, ne paraîtra qu’un an plus tard. Brian estimait qu’il ne cadrait pas avec le reste de l’album et qu’il fallait en outre le perfectionner.

Après 8 mois de travail et 22 sessions d’enregistrement réparties dans quatre studios différents, Good Vibrations sera le 45 tours le plus vendu des Beach Boys. Marilyn, la femme de Brian dans Love & Mercy parle de « La symphonie de poche de Brian pour Dieu« .

Sloop John B est tirée d’une chanson populaire traditionnelle des Caraïbes. C’est le titre de l’album qui a eu le plus de succès aux US. On le retrouve dans la trame sonore du film Forrest Gump.

Hang on to your ego a été un sujet de tension au sein du groupe. Mike Love voyait dans le texte une promotion du LSD, ce qui n’était pas le propos de Brian. Pour régler le conflit, Brian a fini par changer les paroles et le titre est devenu I know there’s an answer.

L’album contient aussi une dimension spirituelle illustrée notamment par God only knows. « Juste avant de faire God only knows, Carl et moi avons prié pour demander à Dieu de nous guider et de nous envoyer de l’amour pour ce titre crucial. C’est la première fois que le mot « Dieu » était utilisé dans une chanson populaire, du moins c’est ce qu’on nous a dit« . Elle commence par ces mots qui sont eux aussi surprenants pour introduire une chanson d’amour : « Peut-être que je ne t’aimerai pas toujours« .

Le premier couplet pourrait faire frissonner une statue de marbre :

I may not always love you
But long as there are stars above you
You never need to doubt it
I’ll make you so sure about it
God only knows what I’d be without you

Ce titre est sans conteste le sommet de l’album.

Les voix de Brian, Carl et Bruce Johnston se partagent le final en se relayant. C’est aussi une des chansons parmi les plus connues qui illustrent le fameux « mur de son ». Georges Martin : « C’est comme quand on tombe amoureux, on est transporté ». Paul McCartney a dit à son sujet qu’il s’agissait de « la plus belle chanson d’amour jamais écrite« . Bowie la reprendra en 1984 sur son album Tonight. La chanteuse Weyes Blood la reprend actuellement sur scène.

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Ce disque a un caractère intemporel et universel, il a inspiré et inspire encore des groupes aux univers très différents. Le groupe français Diabologum a utilisé le titre instrumental Pet Sounds pour clore son 1er album C’était un lundi après-midi semblable aux autres (1993, Lithium).

Lorsque le groupe présente le résultat à sa maison de disque Capitol Records, celle-ci n’est pas vraiment emballée. Elle aurait préféré une suite logique aux disques précédents. Elle ne va d’ailleurs pas promouvoir le disque, préférant concentrer ses efforts sur une compilation de singles au potentiel commercial plus élevé. Le disque sort le 16 mai 1966. Malgré un certain succès critique, il essuie un relatif échec commercial aux Etats-Unis, ce qui affectera beaucoup Brian.

Il recevra un meilleur accueil au Royaume-Uni, en termes de ventes et de la part de la presse musicale. À sa sortie, les Beach Boys sont désignés meilleur groupe de l’année dans un sondage paru dans le NME, juste devant les Beatles. Aux États-Unis, ce n’est qu’en 2000 que Pet Sounds sera couronné disque de platine.

Aujourd’hui, la critique musicale le considère unanimement comme un des disques les plus importants de tous les temps. Rolling Stone le classe en 2° position, derrière le Sgt. Pepper’s des Beatles.

À l’occasion du 50ͤ anniversaire est sorti un coffret. Les 4 CD contiennent l’album original remasterisé en mono et en stéréo, des versions alternatives studio, des mixes a cappella et une sélection de titres live. Brian Wilson déclarait au moment du cinquantenaire : Cela nous a pris 3 mois de travail difficile pour aboutir à Pet Sounds ; j’étais très fier et j’en suis encore très fier. (…). Je pense que c’est un album légendaire ; je ne changerais pas une note.

Cette phrase résume à elle seule un disque béni des dieux : « Pendant la production de ce disque, j’ai rêvé que j’avais un halo au-dessus de ma tête. Cela doit vouloir dire que des anges veillaient sur Pet Sounds. »

 

Pet Sounds par The Beach Boys
sorti chez Capitol Records le 16 mai 1966

Site officiel du groupeFacebook – TwitterCapitol Records

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