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[Back to 1967] La disparition d’Albertine Sarrazin, phénomène littéraire et poétique

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]M[/mks_dropcap]on histoire avec Albertine Sarrazin est devenue rapidement très passionnelle. Sans savoir exactement pourquoi, dès que j’ai posé les yeux sur ses mots – romans, poèmes, lettres – j’ai été happée par sa force et son déterminisme. Je ne m’étais jamais sentie aussi proche et touchée par une personne.

Mon premier souvenir avec elle se pose au début de l’année 2007, un dimanche froid et triste, à la bibliothèque de la BPI. Avec une amie, nous avons mis la main sur un exemplaire de Lettres et poèmes d’Albertine, et sommes subjuguées par l’effet qu’il nous fait. Je n’en reviens pas de cette force qu’il en émane, de ces mots assemblés qui me tirent des larmes sans que je m’en rende compte.

Je comprends que c’est mon premier coup de foudre littéraire.

Je lis frénétiquement L’astragale, La Cavale, La Traversière, et je tombe, dans la bibliothèque de mon oncle, sur une édition Livre de Poche de la fin des années 60 de Lettres et poèmes. Je découvre aussi ses Biftons de prison, petits mots d’amour qu’elle arrivait à faire parvenir à Julien, son grand amour.

En plus de la beauté des mots, ce qui fait le charme, la force et toute la dramaturgie de leur histoire d’amour est le fait qu’Albertine et Julien ne se voient que très peu au cours de leur vie. Tantôt c’est elle qui est en prison, tantôt c’est lui ; voire les deux en même temps. Ce ne sont pas des enfants de chœur : ils vivent au jour le jour, aimant jouer avec les limites, quitte à y laisser des plumes.

Leur correspondance est marquée par le manque et le désir, comme le montre cette magnifique lettre écrite par Albertine, quelques instants avant de rentrer au bloc pour une énième opération :

Lettre d’Albertine à Julien,
Hôpital Cochin
Le 25 janvier 1967

Zi-Lou-Lien mon père et ma mère mon amour ma vie toute, il est 6 H et après une nuit en grande partie blanche je suis là, à chialer comme je n’ai peut-être plus fait depuis la plage de Calais, c’est rien, t’en fais pas, c’est peut-être l’alcool absorbé hier – par voie externe – à pleines compresses, ces voitures stridentes menant ici jusqu’à ma cretonne l’idée de mort et de gâchis, peut-être simplement, comme au seuil des grands instants, l’instant d’immanence de la vérité, je sais pas, j’avais des mots tout à l’heure en foule dans le cœur, pressés comme les larmes qui merde me dégoulinent sur la liquette locale, une vraie combinaison de nonnette – et puis ne m’en reviennent que ces trois JE T’AIME, Julien, Julien, sois là, ne me quitte pas, jamais, j’ai besoin de toi pour revivre, je voudrais seulement que ces quelques heures où je m’absente un peu de toi nous soudent à jamais, tous deux bien serrés comme dans les nuits récentes, et même si devaient revenir les nuits à moitié morts, à moitié tronqués de Nous, soudent le cercle de l’osselet, nous y rivant toi et moi pour l’éternité des éternités.

Pardon, Zi, pour tout ce qui dans cette décennie m’a empêchée d’être la Sarrazine, pour mes maussaderies, mes maux, mes ivresses, mes caprices, mes distractions, mes rognes, je ne sais pas encore aimer aussi bien que toi, tu es moi et je m’aime ; mais j’oublie, parfois, que je suis toi et le « tu » appelle les mots injustes, cruels, les évidences où, si tu n’as pas raison, tu n’y es pour rien ; je sais, Zi, ton amour si pur et si immense que le mien s’étrangle parfois de honte. Je reviendrai tout à l’heure, certainement – comme disait le gars hier, c’est de la géométrie, c’est aussi de la mathématique générale, je reviendrai – Mais, flirter avec la mort étant quand même de plus en plus risqué pour moi, je veux te dire que ce ne pourra être qu’un flirt, une passade plus ou moins longue et sommeillante et que je t’attends, comme tu m’attends, de l’autre côté du Chronomètre.

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]A[/mks_dropcap]lbertine, enfant née à Alger et adoptée en France par des parents avec qui elle n’arrivera jamais à tisser des liens, et pour qui elle n’existe plus à partir de ses 15 ans. Albertine, ingérable et animée par une « ardeur de vivre » n’est pas comprise, et profite d’un déplacement à Paris pour se libérer de son carcan. Albertine, c’est aussi Anne et Annick. Albertine, libre ! Elle veut vivre, coûte que coûte, connaître la brûlure de la vie et de la liberté. Elle n’a pourtant que 15 ans, et les incidents, les mauvaises fréquentions et les choix risqués s’accumulent. La première détention commence, les réflexes des prisonniers s’impriment dans sa chair et ne la quitteront pas.

Un soir, elle s’évade. Elle saute du muret et atterri dans la boue, au milieu de nulle part, loin de la route. C’est cette évasion qui nous offre une magnifique première phrase de roman (ici, L’astragale) : « Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres ». Elle se fracture la cheville et se brise l’os au doux nom d’astragale. Elle rampe jusqu’à la route, où, aidée par un routier, elle fait une rencontre déterminante : un voyou la sauve, l’héberge et finalement l’aime, c’est Julien.

L’astragale est un roman au goût âpre de l’attente, de la frustration et du désir. Albertine, ce petit animal à la patte blessée, ne se sent pas toujours à sa place et rêve d’une vie simple avec son homme. C’est aussi le roman de la planque, où chaque matin on prie pour ne pas se faire découvrir et embarquer pour une nouvelle aventure carcérale. Enfin, c’est le roman de la découverte, de deux êtres qui se reconnaissent et s’unissent, dont on imagine si facilement les regards bienveillants.

La langue d’Albertine, c’est aussi celle de la rue : directe, franche et vive. Teintée de poésie et d’argot, de rimes et de brutalité carcérale. C’est une langue râpeuse énoncée par un être chétif et blessé, qui aime la vie, alors qu’elle en chie à chaque instant. C’est dans un bistrot aux banquettes de skaï marron usé, noyé sous la fumée des cigarettes et baignant dans une odeur d’anis, qu’on imagine les deux amoureux profitant des rares moments de plaisir.

– Ah! Anne, vivement que tu reviennes… Le soir où on t’a hospitalisée, j’ai dormi chez Pierre, dans ton lit. En entrant dans la chambre, je t’ai vue, je t’ai respirée, tu étais encore là… Je m’appuie à lui, je tache de fond de teint l’épaule de sa chemise ; la veste est jetée sur le cerceau, les pelures tombent une à une, nous nous reconnaissons… Chaque parloir est immense d’espoir et de néant, il n’y a pas de place pour nous sur la terre : l’errance ou la geôle, toujours, et toujours seuls.

Albertine et Julien en 1967 (photo Alfama Fims)

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]C[/mks_dropcap]’est le mélange de tout cela qui aura nourri mon amour sans borne pour Albertine : cette histoire dramatique et belle, ce destin incroyable, ce goût de la vie et de la liberté et cette langue. Et finalement, ce décès tragique, sur une table d’opération en juillet 1967. Celle qui a été publiée pour la première fois en 1965 par J.P. Pauvert, dont on distribuait les livres dans chaque station essence, celle qui fascinait et intriguait les journalistes de l’époque, est décédée à l’âge de 29 ans, tristement et bien trop tôt.

Aujourd’hui, force est de constater qu’Albertine n’est pas oubliée. On se réjouit de voir la nouvelle édition de L’Astragale parue chez Points en 2011, une autre préfacée par Patti Smith, son adaptation en bande dessinée par Anne-Caroline Pandolfo chez Sarbacane en 2013, le film de Brigitte Sy avec Leïla Bekhti et Reda Kateb en 2015…et, espérons-le, encore bien d’autres à venir.

Pourvu qu’elle reste présente, et que l’on n’oublie pas cette auteure qui me fait palpiter à chaque lecture.

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