Chroniques Musique

Atrocity Exhibition, puits sans fond de Danny Brown

Autant le dire d’entrée de jeu, l’écoute du Danny Brown n’était pas gagnée d’avance, et le fait de le chroniquer en ces lieux encore moins. Disons que Old, précédent album du sieur, sans être foncièrement inintéressant, m’en avait touché une sans faire bouger l’autre. Et je dois confesser également que son flow d’anatidé au bord de l’égorgement avait tendance à m’agacer un tantinet.

Ce qui m’a fait basculer tient à pas grand-chose : d’abord le fait que Warp lui ait mis le grappin dessus, les rares artistes rap ayant signé chez Warp étant au minimum très bons (Prefuse 73, Flying Lotus) voire excellents (Anti-Pop Consortium). Ensuite, plus encore que la signature chez Warp, c’est Atrocity Exhibition, titre choisi pour cet album qui a focalisé tout mon attention. Outre la référence littéraire à Ballard, c’est surtout la symbolique 80’s, Coldwave, Factory, Suicide, toussa toussa quoi qui a fait vibrer mon petit cœur de quadra nostalgique. Et si vous ajoutez à cela une référence à un des monuments indus des 90’s pour débuter l’album, vous comprendrez que je n’ai plus eu qu’une envie : appuyer sur play.

danny-brown-atrocity-exhibition

Et là, je le dis tout net, la baffe a été à la hauteur de la non-attente. Downward Spiral m’en a retourné une sévère avec son Jazz d’outre-tombe, anxiogène au possible, ses guitares acides, ses accidents industriels, cette capacité à créer une atmosphère post-apocalyptique sur laquelle se pose parfaitement le flow si particulier de Danny Brown, encore plus flippé que ne l’est la musique. Après une telle claque, je me suis dit que la suite serait forcément en deçà. J’ai eu raison. Sur le huitième et le dixième morceau en tout cas. Parce qu’avant comme après, mea culpa, tout est du même tonneau. À savoir une électro puisant sa source dans l’Indus, proche d’un Cannibal Ox pour le phrasé parano, sauvée par quelques claviers aériens (Tell Me What I Don’t Know), un funk sous tranxène couplé à un R’n’B perverti par l’esprit malade de Brown pour Rolling Stone (et une belle référence au nouveau Nobel), une relecture très personnelle d’Outkast sur Really Doe, morceau claustro au possible avec ses clochettes inquiétantes, ses différentes voix accentuant l’effet de parano et surtout cette impression d’être en plein cauchemar et de courir au ralenti pour échapper à une menace imminente. Puis, l’anxiété retombe très légèrement mais pas la folie créatrice de Brown qui, tel un Frankenstein musical, hybride tout ce qui lui passe sous la main : le jazz s’accouple régulièrement à l’électro, Mos Def à Matt Elliott (Lost), le R’n’B et le funk se retrouvent plus qu’à leur tour à poil, déparés de leurs atours, puis viennent également s’inviter à la partie le Gospel (Get Hi) ou encore le Free-Jazz (Golddust). Le génie de Brown sur cette galette est non seulement de réussir tous ces hybrides mais également de proposer une variété d’arrangements proprement hallucinante : le gars est capable de vous offrir un morceau comme Golddust, mille-feuille sonore bourré jusqu’à la gueule d’instrumentations diverses et variées et passer peu de temps après à Pneumonia ou Today dans lesquels il propose sa vision toute personnelle de l’Indus ; pour cela il le vide du superflu, ne laissant plus apparaître qu’un squelette rythmique décharné. Et c’est justement dans ces moments minimalistes que Brown impressionne le plus : sa capacité à occuper l’espace, à imposer sa présence par son flow, à maîtriser une tension qui cherchera constamment à le déborder n’en finit pas de nous étonner (notamment sur PneumoniaBrown fait des efforts constants pour que le morceau ne parte pas en vrille).

Après avoir lu ces quelques lignes, vous allez vous dire qu’Atrocity Exhibition est probablement très bon mais que l’écoute doit en être pénible, à la limite indigeste, tellement ça semble bordélique. Là où Brown impressionne encore, vous l’aurez deviné, c’est qu’il parvient à rendre tout ce fatras, tout ce trop plein cohérent (parce qu’avouons-le, Atrocity Exhibition, comme le roman de Ballard, part dans tous les sens), voire presque monolithique en raison d’une noirceur qui irrigue tout l’album. Car, rendons-nous à l’évidence, l’ambiance globale n’est pas à la franche rigolade, loin de là, malgré un second degré présent un peu partout (Get Hi notamment dans lequel il clame son amour de la dope et du jazz sur fond de gospel). Disons le clairement, tout du long d’Atrocity Exhibition, nous vient en tête une référence à un autre monument des 90’s : le Mezzanine de Massive Attack, disque où le Trip Hop et le Dub étaient dé/trans/figurés par une relecture Coldwave/Post-punk des Anglais. Ce qui, concrètement, se traduit chez Danny Brown par une atmosphère plombée, une tension sourde, palpable, des beats d’une lourdeur effrayante, renvoyant par moment au jusqu’au-boutisme d’un Cure sur Pornography (White Lines) ou encore au Atrocity Exhibition de Joy Division.

Fort heureusement, pour alléger quelque peu l’ensemble et donner quelques goulées d’air frais dans toute cette ambiance claustro, Brown s’est adjoint les services de Derek Ali qui, par sa production alliant organique et froideur, fourmillante de détails, permet à l’auditeur de suivre une lumière chétive et survivre dans toute cette obscurité (notamment sur Get Hi ou encore Dance In The Water morceau foufou, léger et bien barré). Mais ne vous y fiez pas, si avec Hell For It l’album se termine sur une note plus légère, il n’en reste pas moins pétri d’anxiété, avec son piano en boucle, flippant, et son refrain électro suintant la parano. D’ailleurs, peut-on dire de Hell For It qu’il clôt réellement Atrocity Exhibition ? C’est une question que l’on peut légitimement se poser tant on a ce sentiment, si on met le disque sur répétition, que le dernier titre forme une boucle sans fin avec le premier morceau pour permettre à l’auditeur de s’enfoncer d’avantage encore dans les tréfonds de l’esprit retors de Brown.

Bon, vous l’aurez compris, malgré les réticences exprimées au début de ce papier, Brown signe avec Atrocity Exhibition très certainement le disque hip-hop de l’année , voire un des disques de l’année. On pourra louer la lucidité de Warp qui, en le signant, lui a permis de s’exprimer sans entraves ; à moins que ce ne soit l’inverse et qu’en signant chez Warp, Brown se soit adapté aux exigences du label. Mais ça, c’est un autre débat dont on se fout par ailleurs tant le résultat est brillant et va au-delà de nos espérances.

Sortie chez Warp le 26 septembre en format numérique, le 30 en cd et le 25 Octobre en vinyle. Autrement il est disponible chez tous les disquaires paranos à casquette à l’envers  de France et de Navarre.

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