Chronique Musique

The Craftmen Club en plein « rockaméléon »

Vous allez me dire que je fais encore dans l’étalage régionaliste. Vous êtes dans le vrai et j’assume ce positionnement qui est le mien, enraciné depuis plus de quatre décennies sur les rives armoricaines. Fier d’un terroir qui couvre autant la galerie des souvenirs pour estivants en mal d’embruns qu’une culture nourrie d’un puissant esprit d’aventures.

En ce qui concerne notre quatuor guingampais, l’influence initiale pourrait être débusquée du côté de la scène garage anglo-saxonne. A la vitesse pondérée d’un album tous les quatre ans, The Craftmen Club va édifier sa réputation au-delà des frontières du Grand Ouest. J’avais eu le plaisir de pister leur énergie redoutable en marge promotionnelle d’Eternel Life (leur troisième production) et sa capacité à faire valser les garçons et les filles sous un déluge de frissons électriques. Mention spéciale pour Animals qui reçut le privilège de résonner en plein cœur du Stade de France (le sympathisant du Stade rennais que je suis évitera d’évoquer le contexte historique de l’affaire)

Le nouvel abattage qui vient frapper à nos portes depuis le 10 novembre de cette année 2017 a été façonné sur la longueur, preuve d’un soin appliqué qui s’entend dès les premiers accords de l’album. C’est avec l’aide de Gabriel Barry et l’exemplarité du mixage apporté par Jim Spencer que Colores a germé avant de produire des fruits aussi juteux que vitaminés mais souvent gorgés aussi d’une évidente amertume.

The-Craftmen-Club-Colores

Le trip se fera cette fois-ci en mode alternatif. Steeve Lannuzel jonglant avec l’anglais et le français sans que ces variations ne viennent susciter un quelconque déséquilibre dans l’architecture des compositions. En fait, c’est surtout du côté des humeurs que le va-et-vient quasi permanent trouvera sa philosophie. Le quatuor s’empêchant de graviter sur ses acquis en voguant de manière aussi à l’aise entre une amplification de pop enjouée annonçant des mouvements redoutables dans la fosse (Last Trip) et des implications marquées par un florilège de récits bileux (Nos Enfants Roi).

L’évolution est palpable sur Colores, chant sublime et sombre qui donne son nom au long format. Le texte est imprégné dans la grande tradition du rock hexagonal. Une écriture intense qui assène des coups de semonces à l’aide notamment d’un piano dont l’allure implacable vient renforcer une bifurcation vers quelques discontinuités bien plus denses.

Ce tempérament particulier était annoncé dès le titre d’ouverture. La Route est une entame inquiétante qui s’ouvre sur un leitmotiv métallique dont les veines se resserrent progressivement à la grâce d’un grondement contenu qui, au bout du chemin, glisse et provoque un soudain tête-à-queue. Affirmation d’une métaphore auditive qui rappelle aux auditeurs que les lignes sont sinueuses et qu’il faut manœuvrer ici avec prudence car, virages après virages, rien n’est jamais définitif et le danger permanent.

« La route est encore longue, éblouie par les faisceaux lumineux »

Sur d’autres titres, les artilleurs bretons déploient l’étendard d’une musique plus agitée avec un soupçon de psychédélisme mitraillé par de sympathiques tueurs à gages. C’est le cas sur La Jetée dont les accents efficaces se calibrent sur des riffs tendus, tout en permettant d’entrevoir un potentiel désir de transes collectives.

Idem avec Expect To Crash qui, malgré une voix suave, laisse la fiole remplie de venin pas trop loin de la table de chevet. Une exécution bourrée de nerfs qui balance une série de crochets dans le foie et dont le sort nous plonge dans un K.O assez inattendu.

Reste à évoquer les deux titres qui viennent clôturer l’œuvre nouvelle. Contrairement aux huit autres pièces, Le Lac comme Le Lustre n’ont pas été enregistrés au Near Deaf Experience de Morlaix mais dans les studios quasi voisins de Kerwax, réputés pour le traitement analogique conférant une enveloppe particulièrement noble à la matière. C’est le cas sur ces réverbérations acoustiques combinant une dimension à la fois ample et intime aux structures. Quel plaisir de percevoir le grattement des cordes, les souffles et les touchés subtils pour une perception du vivant mettant en valeur un récit grinçant bien que chuchoté avec gravité !

Steeve Lannuzel (chant et guitare) Yann Ollivier (batterie) Marc Corlett (basse) et Robin Millasseau (guitare) se dévoilent tels des caméléons capables de diffuser de multiples ondes sauvages pour une parade pleine de sueurs autant que d’instants propices à l’écoute attentive et la transmission de caresses corrosives. Même si c’est souvent un cliché affublé à l’emporte-pièce, comment ne pas parler ici de belle maturité chez ces artisans d’un rock indomptable ?

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