Les Inédits Littérature Etrangère

Aux femmes – Hamdi al-Gazzar

Shopping in the spotlight/Frank Schulenburg/Flickr
Ecrit par Julien Delorme

On a déjà eu l’occasion de parler de Belleville éditions dans les colonnes d’Addict Culture. Depuis plusieurs mois, la jeune maison d’édition propose à lire des textes du monde entier, collectés sur place, en interrogeant les libraires de chaque pays traversé pour leur demander quels sont les auteurs de la jeune génération montante.

Et après la Turquie, le Brésil et la Moldavie, cap sur l’Égypte avec ce texte si singulier d’Hamdi al-Gazzar. L’auteur, reconnu dans son pays comme l’un des plus grands, avait jusqu’alors échappé aux radars des éditeurs français. Peut-on parler de jeune génération alors que l’auteur a déjà derrière lui une carrière solidement établie ? Malgré tout oui, tant on trouve dans ce texte le transport de questionnements très contemporains de la société égyptienne, et au-delà.

Couverture « Aux femmes » // Belleville éditions

Aux Femmes prend naissance dans l’Egypte des années 70, alors que le narrateur encore jeune découvre l’école, la sociabilité et les pressions qui vont avec. De ces premiers pas chez une tailleur amie de sa mère, on va le suivre durant près de vingt ans, progressant les échelons sociaux. Chaque chapitre est lié à une figure féminine, parfois fondamentale, comme la mère, parfois plus fugace, comme la marchande de légumes de la rue, ou une rencontre amicale en faculté. De ces portraits, Hamdi al Gazzar tisse la matière sensible de son roman, portrait d’un individu qui peine à trouver sa place, coincé entre certaines aspirations, et une tendance naturelle à suivre la pente de la vie. Portraits de femmes vues par un homme qui trace son chemin entre modernité et tradition, sans parvenir à choisir ; ne cachant rien de ce qu’il apprécie de l’émancipation féminine… et de certains regrets, voir incompréhensions qu’elle suscite chez lui.

Au delà même de l’histoire individuelle et des magnifiques portraits proposés, c’est trente ans d’histoire égyptienne qui défile sous les yeux du lecteur. Pas la grande histoire, mais une série de changements subtils et la manière dont ils influent sur l’individu. Un roman de l’intimité donc, qu’on aurait tort de cantonner à une vision régionale, circonscrite à un territoire. L’interrogation est plus large, à tous points de vue : l’évolution du rôle et des comportements féminins dans une société faisant parfois le grand écart, l’ambiguïté du regard masculin, l’expression du désir égoïste, de la brutalité quotidienne, la frêle frontière qui sépare l’espoir de la fatalité. Un roman porteur d’interrogations, fil tendu en équilibre précaire, qui pousse à s’interroger pour éviter la bascule et la chute.

 

Louza

Louza est la femme de Alimi, le marchand de fruits, elle est la mère de Karima, et elle est Louza…
Elle sort de chez elle « avec son chargement » deux fois : une fois avant le lever du jour, et une fois peu avant le coucher du soleil et l’heure de la prière. Elle descend la haute marche qui est devant sa porte avec sur la tête trois, quatre, parfois cinq cageots de fruits empilés les uns sur les autres. Une fois dans la rue, elle avance en relevant les pans de sa galabieh d’une main, et en retenant de l’autre le dernier cageot de la pile. Elle marche, ni lentement, ni vite ; elle progresse dans sa marche comme si elle exécutait une danse spécialement conçue pour elle, où elle doit porter des fruits. Louza n’a pas la démarche de celle qui ploie sous une lourde charge, elle ne marche pas comme ma mère, ou comme presque toutes les femmes qui ont son âge. Sa manière de se déplacer est différente de celle des femmes de Touloun, son corps aussi ; Louza a la vigueur d’un cheval, elle galope allègrement en répandant autour d’elle une odeur de mandarine, de mangue, de lanternes japonaises, ces baies orange dans un calice rouge, quand elle se rend vers sa petite charrette qui se trouve sur la place Touloun, à côté de la boutique de mon père.

Louza, qu’elle porte ou non son chargement, a toujours cette démarche allègre et son postérieur bien rond s’agite, semble danser sous sa galabieh à ramages et son voile noir. Elle dépose sa charge toute seule sur la petite charrette de bois, sans attendre mon père qui arrive pour proposer son aide. Elle ajuste son foulard de couleur sur ses longs cheveux roulés en torsade, et elle soupire : « Mille mercis, tu es gentil. »

« Que Dieu te vienne en aide », lui répond mon père, et il regagne sa boutique. Elle reste debout derrière sa charrette en souriant à ceux qui passent, aux clients qui s’arrêtent. Louza vend des oranges et des mandarines en hiver, et en été, du raisin et des mangues, mais sa gentillesse elle l’offre tout au long de l’année.

De nombreuses histoires courent sur toutes les lèvres dans le quartier où il n’est question que des formes séduisantes de Louza, de sa démarche, de son postérieur ; ce sont des histoires imaginées, dues aux appétits, aux désirs que suscite le corps de Louza, mais elles n’ont aucune réalité. Louza sait très bien pour quelle raison elle est si séduisante, elle sait ce qui produit un effet foudroyant. Elle sait pourquoi elle est Louza ; plus que son visage blanc comme la crème, que ses yeux verts, ses seins généreux et fermes, son corps harmonieux, ce sont ses fesses qui font qu’elle est Louza ; ses fesses admirables qui font frémir les cœurs et attirent tous les regards. Et peut-être est-ce un poids plus lourd à porter que celui de ses fesses !
Dès ses quatorze ans, Louza a compris qu’elle pouvait susciter la convoitise des hommes bien en place et des gamins aussi, dans tout le quartier et ses environs, jusqu’à la citadelle au nord et la place Sayyeda Zeinab au sud. Ils sont fous d’elle, mais ils n’attendent d’elle que quelques plaisanteries, des mots gentils, rien de plus. Car sa langue aiguisée et perfide terrorise même les « vrais hommes », ceux qui ont une longue moustache, et qui sont les plus audacieux, les plus insolents.

Les compliments qui pleuvent sur elle de tout côté, la jalousie des femmes qui se sentent humiliées, la passion des adolescents, la cour timide que lui font les collégiens, les avances des hommes mûrs, les galanteries que lui lancent les clients, tout cela ne peut la consoler ni lui faire oublier combien est amère son infortune.

Alimi, son mari, est un rustre qui la néglige ; il aime danser comme les femmes, en dix ans il n’a dormi avec elle que vingt fois, vingt minutes, et il n’a cessé ses beuveries que lorsqu’elle a mis au monde un garçon Sa’ad, et dix ans plus tard une fille, Karima.

« Ah la soif, la soif de pluie de la terre, petite fille pure, je te donne ma vie, étanche ma soif pour dix années, je t’offre mon fils en sacrifice, donne-moi à boire, que mon âme ne se dessèche pas, que ne brûle pas en elle un feu mauvais. »

Le désir la tient en éveil – ah, le désir ! – tandis qu’elle est assise à l’aube sur le seuil de sa maison. Elle se sent lasse, emplie de ressentiment contre la vie et ceux qui en jouissent, après cette union furtive avec son mari. Trois secondes, et il s’est endormi, d’un sommeil lourd, et a empli l’étroite chambre de ses ronflements sonores. Alors elle est sortie, le cœur serré, pour prendre l’air.

Tout doucement, au deuxième étage, dans notre maison, s’ouvre la fenêtre de la chambre de Faraj et Batta. Batta apparaît, les épaules et la poitrine nues, un grand seau à la main. Elle accroche le seau à la poignée de la fenêtre, arrange un peu sa chemise de nuit rouge, regarde à droite, à gauche, et jette l’eau avec laquelle elle s’est lavée avec son mari. Son regard tombe sur Louza, assise, la tête basse. Son visage s’illumine, elle lui lance des paroles venimeuses : « Ne sois pas triste, un jour tu feras comme moi. »

Louza la regarde bien en face : « Fais attention, ma sœur, tu ne vas pas tenir le coup si tu b….. trop. »

Batta part d’un grand rire qui réveille ceux qui dormaient, que l’on entend de Touloun jusqu’à la citadelle : « En tout cas, c’est mieux que de sécher sur place. » Et à nouveau elle rit aux éclats.

Louza est près d’exploser, mais la pierre de la méchanceté reste coincée dans sa gorge, et elle ne sait que crier.

Batta jette un autre seau d’eau, et cette fois-ci, elle s’ingénie à éclabousser Louza. Louza se lève d’un bond quand l’eau du bain de Batta et de son mari rejaillit sur elle et sur sa galabieh noire. Elle court jusqu’au milieu du quartier et se lance dans un long discours, elle divulgue les secrets de la vie de Batta, elle dit que son père Mas’oud le boulanger est mort de faim, et que chez elle on n’a à peine de quoi manger.

De nombreuses fenêtres s’ouvrent, apparaissent de jeunes gens qui émergent du sommeil en se frottant les yeux, et de vieilles femmes insomniaques bien contentes de trouver de quoi se distraire.

Batta est en excellente forme, le corps réjoui par une nuit d’amour. Elle ne veut pas troubler son humeur par le simple fait de répondre à Louza ; aussi se contente-t-elle de croiser ses mains sous son abondante poitrine et de s’appuyer à la fenêtre pour suivre le spectacle qu’offre Louza, et ses paroles, ses gestes lui semblent ceux d’un film divertissant. Elle regarde comme si c’était une autre femme que Louza injuriait, maudissait, une femme qu’elle n’aime pas ; et cela lui apporte une immense satisfaction !

À présent, Louza est étendue sur le sol, elle se jette de la terre sur la tête ; c’est à cet instant que Faraj écarte Batta de la fenêtre : il voit Louza qui se lacère les joues, marmonne des paroles qui n’ont aucun sens et se démène comme une folle.

Faraj tient le bas de son vêtement de nuit dans ses dents, il dévale l’escalier, et sans un mot il attrape le dos et les jambes de Louza qui se tait dès qu’elle le voit, la soulève d’un geste puissant, et la retourne contre sa poitrine. Serrée contre lui, elle ne se débat pas, ne proteste pas, et d’abondantes larmes s’écoulent de ses yeux. Batta est figée sur place, elle les regarde, outrée, interdite.

Faraj emmène Louza chez elle, il entend Alimi ronfler dans la chambre au rez-de chaussée, on dirait un âne qui brait. Il pousse la porte du pied, entre avec Louza et la dépose avec précaution aux côtés du mort qui ronfle. Il essuie ses armes avec douceur et lui adresse un bon sourire. Elle sent une douce torpeur envahir son corps, elle prend une grande inspiration comme pour faire entrer l’odeur de Faraj en elle ; il a une poitrine large et velue, on a envie de s’y blottir, et il s’en dégage le parfum de sa nuit d’amour avec Batta.

Elle caresse ses cuisses sous la couverture ; s’il dormait toujours sur elle, s’il la plaquait sous son poids, si son corps était ébranlé au point qu’elle perde connaissance, si elle pouvait se lover contre lui, lui offrir toute sa beauté qui fait rêver les hommes depuis Touloun jusqu’à Sayyeda Zeinab. S’il frappait son corps de « son long marteau » jusqu’à la faire crier, perdre l’esprit, pousser des hurlements qui atteindraient Sayyeda, la citadelle, qui réveilleraient le corps mort de Alimi, cesseraient alors ses flatulences, ses ronflements odieux.
Faraj pose ses lèvres sur le front de Louza, l’embrasse doucement ; quelle beauté ! Quelle grâce ! Quel malheur en elle !

Il arrange bien la couverture qui est sur Alimi, en couvre également Louza ; elle est apaisée, ses yeux sont fermés, elle respire tranquillement, son visage est bien rose, il a un sourire ravi, elle a commencé un rêve dans lequel Faraj la couvre de baisers.

Faraj est rassuré, elle dort tranquillement. Il sort de chez Alimi, adresse un signe aux femmes qui sont toujours sur leur balcon à attendre la suite du divertissement, et il rentre chez nous. En voyant son visage empli de tristesse, Batta ne dit mot ; lui se dit que s’il la frappe maintenant, elle va se mettre à crier et les femmes viendront pour la fin du spectacle ; alors il décide de finir sa nuit sans rien dire. Il s’étend sur le lit, tourne le dos à Batta, et dort.

À cette heure de l’aube, Louza dort, d’un sommeil profond, comme jamais elle n’a dormi, enfin c’est ce que je pense. Je referme la fenêtre que j’avais ouverte pour voir ce qui se passait entre Batta et elle. Je la ferme bien car l’air froid du petit matin se glisse jusqu’à mon lit qui est placé dessous. Je ferme la fenêtre qui laisse passer des bouffées d’air sur mon corps, mon corps juvénile, qui est en train de devenir celui d’un homme.

 

Aux Femmes de Hamdi al-Gazzar

Traduit de l’arabe (Egypte) par Françoise Neyrod, paru chez Belleville Editions, 13 Octobre 2017

 

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