Camille Van Belle semble avoir trouvé son territoire de prédilection en s’intéressant à ces zones grises où l’Histoire simplifie à l’extrême des trajectoires pourtant infiniment plus riches. Après avoir consacré un premier ouvrage, avec Adrien Miqueu, aux conversations privées de Darwin, l’autrice revient en solo avec Les oubliés de la science. Ces deux bandes dessinées présentent bien des similitudes aussi bien dans leur format que sur le fond. Elles partagent en effet cette idée que derrière chaque découverte se cachent des femmes et des hommes dont les noms se sont effacés alors même qu’ils ont contribué à changer notre compréhension du monde.
Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence de la démarche. Camille Van Belle ne cherche pas seulement à transmettre des connaissances. Elle interroge la manière dont celles-ci se construisent, se transmettent et parfois se déforment. Dans les deux albums, la figure d’Alfred Russel Wallace revient comme un fil rouge. Ami de Darwin avec lequel il correspondait régulièrement, il formula, en parallèle de son compère, le principe de la sélection naturelle. Par admiration sincère pour Darwin, Wallace accepta d’ailleurs de rester dans son ombre. Une histoire fascinante qui résume à elle seule le projet de ces deux ouvrages.
Les oubliés de la science de Camille Van Belle – Leduc Graphic – 2026

Avec Les Oubliés de la science, Camille Van Belle s’intéresse à tous ceux que les manuels scolaires ont laissés sur le bord du chemin. L’album prend la forme d’une succession de récits consacrés à des scientifiques, explorateurs, chercheurs ou inventeurs dont les travaux ont souvent été éclipsés par d’autres figures plus célèbres.
L’intérêt de l’ouvrage réside justement dans ce refus de l’hagiographie. L’autrice ne remplace pas un héros par un autre. Elle montre au contraire combien la science est une aventure collective, faite de collaborations, de rivalités, de hasards et parfois d’injustices. D’histoires, donc. Derrière chaque grande avancée se cache ainsi un réseau complexe d’individus dont certains disparaissent de la mémoire collective.

Connaissez-vous Sophie Germain qui a dû se faire passer pour un homme afin de relayer ses avancées sur la démonstration du théorème de Fermat ? Ou Ernest Duchesne qui a découvert le premier antibiotique, mais qui fut oublié par son propre directeur de thèse ? Ou encore William Coley, médecin qui a failli découvrir une thérapie contre le cancer à la fin du XIXème siècle, mais ses essais (peu éthiques) étaient entrepris de manière trop désorganisée. Ils sont en tout quarante-et-un à être mis(es) à l’honneur dans cet ouvrage.
Le dessin participe pleinement à la volonté de vulgariser. Clair, accessible et dynamique, il rend les notions scientifiques compréhensibles sans jamais donner l’impression de lire un manuel. L’ensemble conserve une légèreté bienvenue qui permet d’aborder des sujets parfois complexes avec beaucoup de fluidité.
Mais le véritable message du livre est peut-être ailleurs. En racontant ces trajectoires effacées, Camille Van Belle nous rappelle que la reconnaissance n’est pas toujours proportionnelle au mérite. Une réflexion qui dépasse largement le cadre scientifique et qui résonne fortement à une époque où la visibilité semble parfois plus importante que le travail lui-même.
Dans les pantoufles de Darwin de Camille Van Belle et Adrien Miquel – Leduc Graphic – 2024
Dans les pantoufles de Darwin adopte pour sa part une approche beaucoup plus resserrée. Cette fois, le duo d’auteurs s’intéresse directement à Charles Darwin et à la genèse de sa théorie de l’évolution.
Le pari est audacieux puisqu’il s’agit de parler de l’un des scientifiques les plus célèbres de l’Histoire tout en évitant le récit académique. Pour cela, Camille Van Belle et Adrien Miqueu présentent un Darwin profondément humain, en atteste le choix du titre. Loin d’être pantouflard, mais plutôt organisé à sa manière, cet homme doute, hésite, tâtonne et remet sans cesse en doute ses conclusions. On est loin du savant omniscient ayant soudainement une illumination géniale.
Et c’est précisément là que Wallace reprend toute son importance. L’album met en lumière cette étonnante convergence intellectuelle entre les deux hommes. À des milliers de kilomètres l’un de l’autre, ils arrivent aux mêmes conclusions sur la sélection naturelle. Pourtant, un seul nom restera véritablement gravé dans la mémoire collective.
En racontant cet épisode avec nuance, les auteurs évitent les simplifications et restituent toute la complexité de cette relation faite d’admiration mutuelle et de destinées inégales. Mais Wallace n’est pas le seul personnage secondaire, loin s’en faut. Un arbre généalogique et les relations avec ses amis (et son ennemi paléontologue !) permettent de mieux saisir les enjeux relationnels dans la vie de Darwin à partir des 15.000 lettres étudiées par les auteurs.
Dans les pantoufles de Darwin est donc une réflexion passionnante sur la construction du savoir et les coulisses qui ont permis à un homme d’entrer dans l’Histoire. Les découvertes n’y apparaissent jamais comme des éclairs de génie, mais comme le résultat d’observations patientes, de remises en question permanentes et d’échanges entre chercheurs. Une vision beaucoup plus réaliste et finalement beaucoup plus inspirante de la science.

Ce qui rend donc ces deux albums particulièrement intéressants lorsqu’on les lit ensemble, c’est qu’ils dessinent en creux le portrait d’une autrice. Camille Van Belle semble moins fascinée par les découvertes elles-mêmes que par les chemins qui y conduisent. Ses livres parlent de science, bien sûr, mais ils parlent surtout d’humains.
Ils interrogent la modestie, la transmission, l’effacement, la mémoire et la reconnaissance. Ils rappellent que les grandes idées naissent rarement seules et que l’Histoire, lorsqu’elle simplifie les récits, laisse souvent derrière elle quantité de figures passionnantes. Camille Van Belle nous offre donc une belle leçon d’humilité. En s’intéressant à ces marges, son travail mérite aujourd’hui toute notre attention.


