Les îles ont toujours nourri les fantasmes. Eloignées du reste du monde, protégées du tumulte, elles semblent presque hors du temps. Pourtant, les deux bandes dessinées publiées récemment chez Dargaud prennent exactement le contrepied de cette image. Dans Les Irradiés de l’Île Longue comme dans L’Île des riches, l’isolement ne protège de rien. Il ne permet même pas d’être préservé du reste du monde.
D’un côté, une presqu’île bretonne transformée en pièce maîtresse de la dissuasion nucléaire française. De l’autre, un confetti du Pacifique réservé à quelques milliardaires persuadés que leur fortune les met à l’abri du monde. Deux îles pour deux univers radicalement différents, mais une même idée. Cet isolement n’est pas sans conséquence.
Les irradiés de l’Île Longue – Enquête sur un silence d’état de Carole Collinet et Eric Appéré – Dargaud – 2026

Avec Les Irradiés de l’Île Longue, Carole Collinet et son conjoint Éric Appéré s’attaquent à une page méconnue de l’histoire industrielle et militaire française. L’album revient sur le destin des ouvriers qui ont participé pendant plusieurs décennies à la construction et à l’entretien des sous-marins nucléaires sur l’Île Longue, dans le Finistère. Dans un contexte de montée des tensions internationales, le général De Gaulle avait en effet décidé de faire de ce territoire d’un kilomètre carré le laboratoire de la dissuasion nucléaire.
Pendant des années, nombre d’ouvriers ont donc travaillé sans connaître précisément les risques auxquels ils étaient exposés, avant qu’un mouvement de contestation ne fasse éclater la vérité au grand jour.
Le sujet aurait pu donner naissance à un récit froidement documentaire. Les auteurs choisissent une autre voie. Derrière les questions techniques et les enjeux de santé publique apparaissent avant tout des femmes et des hommes confrontés à une institution qui leur demande d’obéir sans poser de questions. Le nucléaire militaire devient alors moins un sujet scientifique qu’un révélateur des rapports de pouvoir.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’album met en scène l’invisibilité. Invisibilité de la radioactivité, bien sûr, mais aussi invisibilité des travailleurs, longtemps relégués à l’arrière-plan d’un récit national célébrant la grandeur technologique française. La bande dessinée agit alors comme un contrechamp nécessaire. L’enquête de Carole Collinet est d’ailleurs elle-même invisibilisée par les services de l’état auxquels elle demande pourtant à plusieurs reprises des entretiens à ce sujet.
Le dessin d’Éric Appéré accompagne parfaitement cette démarche d’enquête. Sans chercher l’esbroufe, il privilégie l’efficacité du reportage et la lisibilité. Le résultat donne à l’ensemble une force tranquille, celle des récits qui n’ont pas besoin d’en rajouter pour susciter l’indignation.
L’Île des riches de Pierre Christin et Titwane – Dargaud – 2026
À l’opposé géographique de la Bretagne, L’Île des riches nous emmène au milieu du Pacifique. C’est le dernier scénario imaginé par Pierre Christin avant sa disparition en 2024. L’ouvrage est mis en images par Titwane. On y découvre Sinclair, envoyé par son employeur sur une île privée réservée à une poignée d’ultra-riches venus s’offrir un paradis artificiel fait de villas spectaculaires et de luxe sans limites. Mais un phénomène naturel majeur menace rapidement cet équilibre de façade.
Dès les premières pages, on retrouve ce qui a fait la force de tant d’œuvres de Christin. En effet, il observe ici les mécanismes sociaux avec une ironie mordante. L’île devient un laboratoire miniature où se concentrent les excès d’une époque. Les habitants pensent avoir acheté leur tranquillité, voire leur immunité face aux problèmes du monde. Ils découvrent progressivement que la nature ne reconnaît ni les comptes en banque, ni les privilèges.
Le récit fonctionne d’abord comme une satire. Les dialogues, les situations et certains personnages frôlent parfois la caricature (quoi que…), mais toujours dans le but de mettre en lumière l’entre-soi des puissants et leur conviction que tout peut s’acheter. Puis, peu à peu, l’album prend une dimension plus universelle.
Face à l’arrivée de la catastrophe, les hiérarchies sociales perdent de leur importance et chacun redevient un simple humain, si ce n’est qu’une poignée de ces riches garde le contrôle et parvient à profiter de la situation pour, à nouveau, obtenir différents bénéfices.
Graphiquement, Titwane livre un travail remarquable. Les architectures extravagantes, les paysages trop beaux pour être vrais et les immenses vagues qui menacent l’île donnent au récit une ampleur spectaculaire. Cette beauté visuelle contraste d’ailleurs avec la noirceur du propos. Sous le soleil du Pacifique, Pierre Christin signe une ultime fable politique qui rappelle pourquoi il demeure l’un des grands observateurs de nos sociétés contemporaines.



