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Rencontres

Dorothée de Monfreid : « Je suis pour le mélange des genres et les hybridations »

Cesco
Par Cesco
Publié le 1 décembre 2025
22 min de lecture
Dorothée de Monfreid
Dorothée de Monfreid Photo de l'AFP - Joël Saget

Saint-Malo. Vendredi 24 octobre 2025, premier jour du Festival Quai des Bulles. Après une matinée passée à découvrir les expositions, l’heure est venue, en ce début d’après-midi, d’interviewer Dorothée de Monfreid. L’autrice a une double actualité avec les sorties de Fantaisie Lyrique, publié chez Dargaud, ainsi que Le super livre de contes des toutous, le nouveau tome de sa série phare pour L’école des Loisirs.
Attablée au deuxième étage du restaurant qui faisait office de salle de presse, Dorothée de Monfreid se montrera à l’image de son œuvre : généreuse, accessible, subtile et rassurante. Passionnante et passionnée. L’entretien, d’une vingtaine de minutes, est à découvrir ci-dessous.

Addict-Culture : Bonjour Dorothée De Monfreid ! Dans votre œuvre globale, il y a quelque chose d’assez intemporel. On navigue souvent entre l’enfance et l’âge adulte. Avant de commencer à parler de Fantaisie Lyrique, je voulais savoir quel est votre rapport au temps.

Dorothée de Monfreid : C’est une super question parce que la question du temps est au cœur de mon travail : je m’intéresse au rythme, à la façon dont le récit se déploie dans le temps. Dans la mise en scène, je m’attache à la chorégraphie des personnages. Comment ils vont habiter les pages, comment ils bougent… C’est une question d’espace et de temps.
Je fais beaucoup de musique. Fantaisie Lyrique parle de musique, et la musique, c’est un art du temps. C’est une pratique qui permet d’être dans le présent quand on joue, ce qui n’est pas le cas du dessin. C’est pourquoi la musique est complémentaire du dessin. On est toujours dans une espèce de temps différé, entre le moment où les auteurs réalisent les livres et celui où les lecteurs les lisent. Alors que quand on est dans un bar en train de chanter une chanson, on est dans le présent, on ne peut pas mettre du tippex ni gommer.

Addict-Culture : Justement, dans vos ouvrages et dans vos interviews, vous évoquez souvent l’instinct, le jeu et la fantaisie. Est-ce que l’aspect ludique est plus difficile à mettre en œuvre quand on réalise un ouvrage pour adultes ? Ou est-ce qu’au contraire, c’est encore plus nécessaire de ramener l’adulte vers le jeu ?

Dorothée de Monfreid : Pour moi, il n’y a pas de différence. C’est une attitude face à la vie. C’est pour ça que je suis toujours fascinée par des livres comme L’Homme-Dé, de Luke Rhinehart, ou Cigish ou le Maître du Je, de Florence Dupré la Tour. Son principe, c’est qu’elle décide un jour de jouer dans la vraie vie le rôle du nain maléfique qu’elle joue dans les jeux de rôle. Elle le fait vraiment. Elle a commencé à raconter l’expérience dans un blog BD, et ensuite, quand ça a été édité, les échanges avec les lecteurs du blog ont été intégrés dans le livre. Là, il y a un jeu avec sa vie, mais c’est très extrême. Moi, je ne fais pas ce genre de chose mais je cherche toujours à éviter le pré-pensé et les réflexes. Et c’est par le jeu que l’on atteint ça, il me semble.

Addict-Culture : Dans Fantaisie Lyrique, pour parler un petit peu de cet ouvrage, il y a un moment où Jacques Rouchet dit à Colette : « Avec vous, c’est la modernité qui entrera à l’opéra ». Ne pourrait-on pas dire la même chose de vous et du travail que vous faites en faisant entrer l’opéra dans la bande dessinée. Est-ce que la symétrie entre ces deux choses vous parle ?

Dorothée de Monfreid : Je ne sais pas mais je suis pour le mélange des genres et les hybridations. J’aimerais réussir à faire entrer la musique classique et l’opéra dans le champ de la bande dessinée, et inversement. Ce sont des choses qui se font rares. Est-ce que c’est ça la modernité, ce n’est pas à moi d’en juger.
En tout cas, je suis pour le transversal. Je trouve toujours ça dommage quand il y a des frontières entre les genres. Je ne mets pas de mur entre la jeunesse et l’âge adulte, je n’en mets pas non plus entre la pop, le jazz et la musique classique ou la bande dessinée.

Addict-Culture : Justement, autour de cette idée, vous aviez illustré la BD « Formidable » consacrée à Jack Lang, que l’on associe souvent à la démocratie culturelle. Est-ce que, d’après vous, Fantaisie Lyrique a aussi ce but de rendre la culture vivante et accessible au plus grand nombre ? En tout cas, peut-être, de désacraliser la culture ?

Dorothée de Monfreid : Oui, il y a un côté comme ça. C’est-à-dire que l’opéra, c’est quelque chose qui est intimidant pour beaucoup de gens qui pensent ne pas avoir les codes et qui pensent que ce n’est pas pour eux. Il me semble que ça peut être pour tout le monde. Et puis, il y a des moyens d’y accéder pour pas trop cher. Et même si on ne connaît pas, qu’on n’aime pas ou qu’on pense ne pas aimer certaines musiques, de mon expérience, il y a toujours quelque chose à prendre de très intéressant. Donc, si une bande dessinée peut donner envie à certaines personnes d’être curieuses, tout simplement, là, je suis ravie.

« Quand elle était petite, Dorothée de Monfreid écoutait en boucle L’Enfant et les sortilèges, une « fantaisie lyrique » étrange et envoûtante, née de la plume de Colette et de la musique de Ravel au sortir de la Première Guerre mondiale. Elle remonte le fil de cette création à deux voix […] et nous ouvre les portes de l’Opéra de Paris pendant les préparatifs d’une nouvelle série de représentations. »

Fantaisie Lyrique

Addict-Culture : D’ailleurs, c’est ce que vous dites dans la BD finalement. Cela coûte moins cher d’aller à l’opéra qu’à un concert de Taylor Swift. Vous donnez même des conseils qui sont intéressants pour bénéficier de tarifs réduits.

Dorothée de Monfreid : Les moins de 28 ans peuvent avoir des places spécialement réservées pour eux, des avant-premières réservées aux jeunes, qui coûtent 10 euros. On peut aller voir un Wagner qui coûte très cher parce que ça dure très longtemps pour un prix hyper accessible, par exemple.

Addict-Culture :Vous aviez expliqué que vous aviez en tête de faire une BD sur l’opéra depuis une dizaine d’années. Qu’est-ce qui a permis de faire cela aujourd’hui et pas auparavant ?

Dorothée de Monfreid : Alors, il y a plusieurs choses. D’abord, j’avais en tête l’anniversaire des 100 ans de L’Enfant et les Sortilèges, qui est l’œuvre dont je parle dans cette bande dessinée. Donc, c’était 2025 et j’avais cela en ligne de mire. Il y avait également, en 2025, l’entrée des textes de Colette dans le domaine public. Donc, je me disais qu’il faudrait que je m’y intéresse dans cette zone de temps. Et puis, en 2023, j’ai reçu la brochure de saison de l’Opéra et j’ai vu que L’Enfant et les sortilèges était programmé en novembre suivant. Donc là, j’ai activé mon réseau pour tenter d’avoir accès aux coulisses. C’est ce qu’on voit au début de la BD.

Addict-Culture : Sur l’aspect graphique, les passages sur les costumes sont vraiment spectaculaires et j’imagine que vous avez pris du plaisir à dessiner ces tissus et ces formes ? Qu’est-ce que cela éveille chez vous quand vous dessinez ? Et qu’est-ce que vous avez pris le plus de plaisir à dessiner sur cette BD ?

Dorothée de Monfreid : J’ai vraiment eu plaisir à dessiner tout d’une façon incroyable. Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé, vraiment. Après, dans les ateliers de costumes, ce qui est super, c’est le côté déguisement. L’idée d’enfance et de jeu est très présente. Ce qui me touche, c’est que les gens qui travaillent dans ces ateliers sont tous des passionnés. Ce sont des artisans d’art d’un niveau hallucinant et d’une exigence incroyable. Ils mettent cette exigence au service d’une certaine idée du jeu. Je trouve que c’est formidable.

Addict-Culture

Addict-Culture : Cela transparaît bien dans la BD. Je voulais vous parler de Carnets de campagne, un ouvrage auquel vous aviez participé et où la « grande histoire » était croisée à votre poste d’observatrice. Est-ce que ça a été un laboratoire ou en tout cas une inspiration pour Fantaisie Lyrique ?

Dorothée de Monfreid : Carnets de campagne a été ma première expérience de reportage embarqué. C’était avec Mathieu Sapin qui a l’habitude de faire ce genre de choses. On était six dessinateurs et dessinatrices, on suivait chacun un candidat. On m’a proposé les Verts, un parti beaucoup plus accessible que d’autres qui sont très hiérarchisés, comme LR ou En Marche, et avec qui il est difficile d’avoir accès aux responsables politiques. Avec les Verts, on se retrouvait dans un bar pas loin de chez moi, c’était facile. J’étais la naïve de la bande, celle qui connaissait le moins le milieu politique. Les choses arrivaient à moi avant que j’aille les chercher. C’était vraiment une expérience assez drôle et ça m’a donné envie d’utiliser cette façon de faire dans Fantaisie Lyrique en allant à l’opéra rencontrer les gens et faire des croquis.
La pratique du croquis a été importante dans Carnets de Campagne. C’est très riche. Non seulement on a le plaisir de dessiner, mais en plus, ça fixe les choses dans la mémoire de manière très forte, même si on n’a jamais le temps de tout dessiner. Choisir de dessiner quelque chose, c’est déjà un choix d’écriture. On sélectionne ce qui nous intéresse dans la réalité. Ensuite, quand on relit le carnet, on retrouve tout. C’est vraiment une aide à l’écriture. J’ai utilisé cette méthode pour écrire Fantaisie Lyrique.

Addict-Culture : Dans vos livres, on sent une vraie attention à la manière dont les gens travaillent. Ça se voit notamment autour des costumes. À l’inverse, si quelqu’un faisait une bande dessinée sur vous, en train de créer, qu’est-ce que vous aimeriez qu’on voit ou qu’on ne voit surtout pas ?

Dorothée de Monfreid : Je n’en ai aucune idée. En tout cas, comme lectrice ou spectatrice, j’adore qu’on me raconte des métiers que je ne connais pas. Et j’aime quand c’est très loin de moi. Je pense par exemple à Philippe Roth qui avait fait Pastorale Américaine, où pendant des pages, il décrit le travail dans une usine de gants. Je ne suis pas spécialement intéressée par les usines de gants, mais ça, ça me passionne.
Dans les séries aussi il peut y avoir ce genre de chose. J’aime beaucoup découvrir les coulisses du stand-up dans Marvellous Mrs Maisel, par exemple. Plus c’est éloigné de moi, plus ça m’intéresse. Donc, si quelqu’un voulait raconter comment je travaille, est-ce qu’il faudrait le faire en bande dessinée ? Je ne sais pas… ce serait un peu flippant.

Addict-Culture : Dans Fantaisie Lyrique, les passages sur l’opéra Bastille sont très didactiques. On découvre les plans, les schémas et les explications détaillées. Ça m’a fait un petit peu penser à votre travail sur Les toutous à Paris notamment. De manière plus globale, quelle est l’influence de Paris sur votre œuvre ?

Dorothée de Monfreid : J’habite à Paris, donc c’est mon environnement. J’ai fait cet album, Les
Toutous à Paris, parce que j’avais envie qu’il y ait plus de réel dans mes livres, et même dans mes livres jeunesse. Mon intention, avec Les Toutous, c’était de créer des camarades pour les enfants, toujours disponibles pour eux. À force de faire des albums avec ces personnages, j’ai l’impression qu’ils se mettent à exister vraiment. Les dessiner dans ma ville avec des vrais endroits, c’était faire un pas de plus dans ce sens. Je tenais à ce que leur parcours soit réaliste, que ce soit faisable. C’est pour ça que j’ai mis un plan à la fin du livre. C’était vraiment important pour moi que ce soit cohérent.
De fait, plein d’enfants font ce parcours dans Paris avec leurs parents. Ils m’envoient des photos d’eux devant chez oncle Jacob (ndlr : Dans cet album, les Toutous arpentent Paris à la recherche du domicile de leur oncle Jacob). Ça m’amuse beaucoup. C’est une manière de faire le portrait de ce qui m’entoure, de l’époque, des gens et des choses.

Bastille, j’aime bien cet Opéra, pas forcément l’architecture de la façade, mais l’intérieur est incroyable. Je trouve ça dommage quand des gens disent « Bastille c’est moche, je préfère Garnier », ils ratent quelque chose. À Garnier, il y a ce côté très luxueux, qui met en scène le public comme s’ils en faisaient partie du spectacle. Bastille n’a pas ce côté-là, mais quand on visite l’intérieur, c’est absolument dément, parce que c’est immense. C’est unique au monde. J’encourage tout le monde à visiter les coulisses de Bastille. On voit beaucoup plus de choses que ce qu’on peut voir à Garnier, parce que Garnier c’est ancien, c’est plus exigu.

Bastille est tellement grand qu’on peut faire monter des camions du troisième sous-sol jusqu’à la scène. Il y a plein d’ateliers, dont certains qu’on peut visiter. C’est un endroit qui a aussi un rôle de conservatoire des métiers d’art. Tout ça, on le voit dans le bâtiment.

Addict-Culture : Nous venons de parler des Toutous et justement, vous venez de publier Le super livre de contes des toutous. Quand vous revisitez des classiques comme Cendrillon ou Le Petit Chaperon Rouge, comment trouvez-vous le bon équilibre entre le respect de l’œuvre originale et votre créativité ?

Dorothée de Monfreid : Dans ce projet, ce qui a été très difficile pour trouver l’équilibre, c’était de savoir à quel point mes personnages pouvaient être méchants ou pas. Dans les contes, évidemment, il y a toujours des horribles méchants comme le grand méchant loup.

Là, j’avais le choix. Soit je faisais venir un grand méchant loup en plus des toutous, mais comme j’ai déjà neuf personnages, je trouvais que ça faisait trop. Si ce sont seulement mes personnages qui jouent tous les rôles, ils ne peuvent pas devenir soudain sanguinaires : ce ne serait pas cohérent avec ce que j’ai installé dans les autres livres. Il a donc fallu que je décide où mettre le curseur. Certains personnages ne sont pas très sympas, mais je ne vais pas jusqu’à l’horrible méchant. Du coup, à partir de cet équilibre sur le caractère des personnages, les contes sont modifiés pour que ça puisse fonctionner. J’ai aussi cherché à faire quelque chose qui soit plus en phase avec l’époque actuelle, donc il y a des inversions de personnages qui étaient assez drôles à écrire.

Addict-Culture : Par rapport aux Toutous, dans les autres ouvrages, Popov est souvent le personnage clé. C’est lui qui ne peut pas aller sur la lune, que les autres prennent pour un fantôme dans Mystère dans le grenier, et c’est lui qui se fait manger tous ses gâteaux dans les Toutous à Paris. Là, j’ai l’impression que c’est plus équilibré dans Le super livre de contes.
Comment faites-vous pour trouver l’équilibre entre le collectif et un personnage peut-être plus évident comme Popov ?

Dorothée de Monfreid : Popov est plus grand donc, physiquement, il se détache des autres. Il est plus fort, il peut attraper des choses que les autres n’atteignent pas… Mais malgré ça, il est au même niveau que les autres, ce n’est pas leur père. Ce que j’essaye de faire à chaque histoire, c’est d’avoir un personnage principal différent. Dans les Contes, c’est pareil, j’ai essayé de varier les personnages.
Par exemple, il y a un conte qui est un détournement de La princesse au petit pois. J’ai utilisé le personnage de Nono, un bouledogue avec un museau assez plat, pour faire un chien qu’on prend pour un chat. J’ai choisi ce personnage parce qu’il arrive que les enfants le prennent pour un chat. Je me sers de la réalité, je rebondis là-dessus et je l’intègre dans mon histoire.

Addict-Culture : Pour finir, si les Toutous étaient dans Fantaisie Lyrique ou entraient
dans le monde de l’opéra, quel rôle leur donneriez-vous ?

Dorothée de Monfreid : Mais ils y sont déjà. L’Enfant et les sortilèges, l’œuvre dont je parle dans Fantaisie Lyrique, est la fondation de tout ce que j’ai fait après. Si j’ai tellement dessiné d’animaux dans mes livres, c’est probablement parce que les personnages de Colette (chats qui chantent, fauteuils qui s’animent, feu…) m’ont marquée. J’ai même fait un livre avec des personnages qui sont des objets, Les choses de l’amour. Je n’avais jamais pensé à ça avant, mais en dessinant Fantaisie Lyrique, ça m’a paru évident. J’ai beaucoup lu Colette quand j’étais adolescente. Mon goût du jeu vient peut-être de là. Il est très fort dans L’Enfant et les sortilèges, ainsi que dans les œuvres de Colette et de Ravel. Pour Colette, on le sait parce qu’elle parle beaucoup de son enfance dans ses livres. Pour Ravel, on le découvre dans sa correspondance, qui a été la base de ma documentation pour Fantaisie Lyrique. Ravel était très attaché à sa mère, il a eu une enfance très heureuse. L’enfance, c’est sa colonne vertébrale. Il aimait les enfants même s’il n’en avait pas. C’était quelqu’un de très drôle, avec un côté burlesque. Voilà ce que je recherche dans mes livres jeunesse.

Un grand merci à Dorothée de Monfreid pour sa disponibilité et son implication dans cet entretien !


Dorothée de Monfreid · Fantaisie Lyrique

Dargaud – 2025

Dorothée de Monfreid · Le super livre de contes des toutous

L’Ecole des Loisirs – 2025


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