Coup de projecteur sur 2 BD très réussies qui ont en commun plusieurs points : un parti-pris féministe, un ancrage sociétal et des situations sans dessus-dessous. Et c’est ainsi que je suis née (Casterman) nous offre un regard introspectif et souvent grave sur les désordres du monde, tandis que Je suis un ange perdu (Dargaud) nous plonge avec beaucoup de peps dans les méandres d’une pensée intuitive et volcanique.
Et c’est ainsi que je suis née de Fanny Michaëlis – Casterman – Août 2025

Quel tourbillon ! Et à l’encre noire, s’il vous plaît. Dans ce conte philosophique – qui est aussi le récit d’une transformation, au sens propre comme au sens figuré – les formes et les figures s’imposent, se superposent et se déchirent. Elles laissent ainsi apparaître une petite fille qui naît la tête à l’envers. La voici littéralement « retroussée ».
Avec un père caché derrière sa barbe et une mère dont on ne distingue plus que les yeux, quel avenir peut se dessiner ? Un choix se présente : assister à l’inéluctable naufrage de cette tête qui trépigne ? Ou la laisser surgir, au risque de se mordre jusqu’au sang d’être vue ? La 2e option finit par être choisie. La ville se hisse ainsi devant la toute jeune femme. Tant de sentiments perdus, ressentis ou refoulés, apparaissent dès lors.
De ce choix d’émancipation vont découler des décisions, des rencontres heureuses ou dramatiques, et le bonheur partagé du combat collectif. Celui-ci se place au service de la justice et du soulèvement, face au désarroi des exilés et des laisser-pour-comptes. Et c’est ainsi que je suis née signe, de fait, un appel à résister à la déshumanisation et aux logiques systémiques implacables. Une bande-dessinée au graphisme original et puissant, qui appuie là où ça fait mal. Que demander d’autre.
Je suis un ange perdu de Jordi Lafebre – Dargaud- Octobre 2025
Quelle tornade ! Cigarette éternellement coincée entre les lèvres, silhouette longiligne dont elle adore se jouer quand elle drague les beaux gosses, Eva Rojas a l’art de se mettre dans des situations inextricables, dangereuses et rocambolesques.
On avait quitté cette étrange psychanalyste et apprentie détective il y a deux ans à peine, après l’avoir découverte dans Je suis leur silence. La voici qui revient, elle et ses voix lancinantes, moralisatrices ou va-t-en-guerre, dans un nouvel opus construit sur le même mode opératoire : une mort violente et inexpliquée (en l’occurrence ici, celle de Ricardo Mazas, membre d’une bande criminelle néonazi), à laquelle s’ajoute le grain de folie d’Eva Rojas, dont le parcours la désigne d’emblée… comme la coupable.
Quelques flash-back et 112 pages de BD plus tard, tout s’éclaire ! Pour cela, nous aurons suivi avec plaisir et intérêt les questions du médecin d’Eva, le psychanalyste de notre héroïne, et celles de l’enquêtrice en chef, affublé du sympathique sobriquet de… Merkel.
Drôle, enlevé et animé, Je suis un ange perdu laisse aussi entrevoir les failles d’une personnalité atypique, dont l’enfance brisée a laissé d’inévitables traces sombres. On se régale en tout cas de voir Eva Rojas se démener comme elle peut, avec ce mélange d’insouciance et de frivolité, mais aussi de gravité et de scènes rythmées aux effets cathartiques. Signée Jordi Lafebre, dont c’est le 3e roman graphique en solo (lui qui a notamment collaboré avec Zidrou sur Les Beaux étés), cette série n’a pas fini de nous épater !



