Certaines bandes dessinées se lisent les yeux grands ouverts. Sans fioriture puisqu’elles convoquent la dignité et invitent à regarder là où l’on détourne habituellement le regard. L’Araignée de Mashhad de Mana Neyestani appartient à cette catégorie rare. Cette œuvre sidère autant qu’elle éclaire. Elle s’inspire de l’histoire vraie d’un tueur en série qui assassina seize femmes dans la ville sainte de Mashhad, au nord-est de l’Iran, au début des années 2000. Pas de voyeurisme ici, mais une plongée lucide dans un monde où la morale religieuse et la misère sociale s’entrelacent jusqu’à l’inhumanité.
Mana Neyestani, que l’on connaissait déjà pour Une métamorphose iranienne, s’appuie sur un travail documentaire précis, nourri d’entretiens et d’archives. L’ouvrage met en scène le parcours de Saïd Hanaï, maçon et père de famille devenu assassin de prostituées car il était persuadé de purifier la société en agissant ainsi.
L’originalité de L’araignée de Mashhad réside dans l’angle choisi par son auteur. En effet, avant son exécution en 2002, le tueur en série a été interviewé en prison par Maziar Bahari et la journaliste Roya Karimi Majd. Cet entretien a été filmé et fait l’objet d’un documentaire intitulé And Along Came a Spider. C’est d’ailleurs sur celui-ci que Mana Neyestani prend appui pour scénariser cette bande dessinée si bien que l’on se demande parfois si c’est le criminel ou la journaliste qui est la véritable pierre angulaire de l’ouvrage. Se croisent donc les policiers, les journalistes, la religion, et les citoyens de Mashhad. Toutes et tous gravitent autour de cette figure dérangeante, révélant par contraste les questionnements d’un pays entier.

Le dessin, nerveux et incisif, traduit cette tension permanente. En noir et blanc, Neyestani sculpte la lumière et les ombres avec la rigueur d’un architecte, ce qui fut son premier métier. Les rues étroites, les visages tirés, les encadrés saturés de lignes donnent à Mashhad une atmosphère étouffante et néanmoins attachante. Malgré la dureté du propos, on ne ressent jamais le choc gratuit. L’auteur suggère plus qu’il ne montre, privilégiant les silences, les regards et les gestes suspendus.


Ce qui frappe, c’est la retenue. Le récit avance comme une enquête morale, interrogeant sans cesse la part de responsabilité collective. Comment un homme ordinaire peut-il se transformer en instrument du fanatisme ? Comment une société en vient-elle à tolérer, voire admirer, un meurtrier au nom de la vertu ? Ces questions, Neyestani les pose sans jugement, à hauteur d’humain. C’est sans doute ce qui rend l’ouvrage aussi fort.

Au fil des pages, le lecteur navigue entre dégoût, compassion et stupéfaction. L’auteur nous conduit à la frontière du réel et du cauchemar, dans une chronique politique aussi intime qu’universelle. L’Araignée de Mashhad n’est pas une simple reconstitution. C’est un miroir tendu à nos propres lâchetés et à notre fascination pour le mal.
Une lecture éprouvante, mais nécessaire. Un récit dessiné avec une maîtrise absolue, qui rappelle qu’en Iran comme ailleurs, la pire des violences naît souvent du sentiment de servir le bien.



