Si Le village débute comme une enquête classique, il ne faut surtout pas y voir une simple prolongation du travail romanesque de Franck Thilliez. Le Français partage avec Niko Tackian l’écriture du scénario de cette bande dessinée et, évidemment, ses obsessions pour les détails et les corps maltraités demeurent, mais quelque chose change profondément. Le neuvième art permet au malaise de s’immiscer autrement, de l’inscrire dans les interstices de ce que le récit ne dit pas, comme cette image d’un cerf dans la nature permettant de situer le contexte, et offre surtout au lecteur la possibilité de respirer entre deux secousses.
Le choix d’un scénario inédit n’est pas anodin. Franck Thilliez aurait pu adapter l’un de ses romans phares. Il préfère repartir de zéro avec Niko Tackian, comme pour vérifier que ce territoire graphique offre de nouvelles voies et de nouveaux pièges. Dès les premières pages, cette énigme suscite la curiosité du lecteur. Comment comprendre qu’une quarantaine de cadavres émane soudainement du fond d’une rivière ? Comment comprendre, surtout, que ces patients d’un asile fermé depuis plusieurs dizaines d’années semblent être morts la veille ? Ils semblent échappés d’une autre réalité. Le récit joue avec cette étrangeté, sans précipitation, comme si les auteurs testaient jusqu’où ils peuvent étirer le fil du mystère avant qu’il ne cède.

Le dessin de Kamil Kochanski participe pleinement à cette tension. On y retrouve une sorte d’hyperréalisme brumeux, un trait précis mais jamais figé et un sens du contraste qui installe l’inquiétude même dans les scènes calmes. Graphiquement, son trait rappelle les BD de science-fiction du début des années 2000. A la fois précis, humain et carré, le dessinateur renforce cette impression d’impasse. Il joue sur l’attente avec des silences qui s’attardent trop longtemps pour être anodins. Rien de tout cela ne fait avancer l’enquête, mais tout contribue à la densité de l’atmosphère.
Et puis, une deuxième énigme apparaît. Qu’est donc ce village qui donne son nom à la bande dessinée et qui, d’une certaine manière, rappellerait l’initiative Dharma de Lost pour son aspect expérimental et intemporel ? Est-ce seulement un lien ou un concept abstrait ? N’en dévoilons pas trop ici mais les auteurs poussent les curseurs de ce qui est ou non réaliste et usent habilement des contraintes de la bande dessinée.
Le livre avance ainsi, par couches successives, en jouant sur un équilibre rare entre le tangible et l’insaisissable. Les personnages absorbent la peur ambiante, se fissurent, doutent et s’épuisent. Surtout, ils sont profondément humains et seront confrontés à des dilemmes.
Le village s’impose donc comme une BD profondément maîtrisée, à la fois fidèle à ce que l’on aime chez Thilliez et libérée par le passage au dessin. L’image renforce l’atmosphère, densifie l’angoisse et crée un espace où l’horreur avance sans bruit. Une réussite intrigante, troublante et presque hypnotique qui, petit à petit, prend des allures de dystopie écologique.

Le Village de Niko Tackian, Franck Thilliez et Kamil Kochanski
Delcourt, 2025


