Quel est le point commun entre Neurosis et Mi And L’Au ?
Bonne question n’est-il pas ?
Outre leur admiration commune pour les Swans, chaque groupe a sorti ces derniers jours un album après un hiatus d’une décennie. Certes, à ce jeu là, les Américains ont été un poil plus radicaux que les Français (à l’instar de Mi And L’au, eux n’ont vraiment rien sorti pendant dix ans) mais l’un comme l’autre sont revenus au sommet de leur art.
Bon, laissons tomber Neurosis, qui n’est pas le sujet de cette chronique et concentrons nous sur Mi And L’au.
Pour ceux qui ont encore un semblant de mémoire, nous les avions laissé, en 2016, avec le sublime Four Pair Of Wings (un des disques les plus importants de cette dernière décennie me concernant) marqué par la maladie et la résilience. Un incendie (qui donnera naissance, en 2019, à Nutrisco & Extinguo, première incursion dans l’ambient et le design sonore), une pandémie et une dépression (qui donneront naissance à Lenkki, nouveau projet ambient) ainsi que le retour inespéré de l’élan vital (illustré par Bells & Balls, excellent EP de 2024) permettront au duo de se reconstruire et retrouver le goût de composer à nouveau des chansons.
REC en est certes le résultat mais aussi le fruit d’un heureux hasard : celui d’avoir mis la main sur un ukulélé électrique et une guitare exceptionnelle. L’un par Mira, via un luthier Africain, l’autre par Laurent, qui a pu récupérer via internet la seule et unique Reversed Firebird avec manche classique.
Commande et réception des instruments en novembre dernier, début des compositions aussitôt après puis sortie, cinq mois plus tard, de REC, album de rémission, du retour des envies, de la vie.
Alors, bien sûr, c’est du Mi And L’Au, pas la Mano ou autre Christophe Maé. La vie ne tient ici qu’à un fil, blafarde, humble, étonnée d’être encore en ces murs. Elle avance, presque craintive, dans des paysages qu’ont pu côtoyer le Will Oldham de Palace (notamment le Arise Therefore, glaçant, désolé, dans lequel subsistait à peine une braise dans un foyer quasi éteint) ou le Bill Callahan de Smog (période minimaliste et aride deThe Doctor Came At Dawn). Elle halète, cherche son souffle (sur Wild People, Walking Into The Night), a besoin de soutien, de chaleur, mais elle est bien là, présente, occupe l’espace sur chaque note, chaque silence, sculpte les paysages, en dessine les contours.
A l’instar de Four Pair Of Wings, minimaliste, touchant à l’intime, proche en cela du Soft Black Star de Current 93 (sans l’aspect théâtral), REC prend de la distance, voire de la hauteur, beaucoup.
Cela peut s’expliquer par la maîtrise des textures sonores, acquise sur les derniers albums ( l’écho, toujours sobrement utilisé, aère l’ensemble des compositions) ou le retour des guitares (dont l’accordage, bien plus bas que la normale, ouvre des perspectives beaucoup plus vastes), ou peut-être encore cette espèce d’aridité, héritée d’un Steve Albini, qui attaque tellement l’os que chaque morceau finit par se délester d’un poids. Peut-être. Mais, au final, il y a un titre sur ce disque qui semble résumer à lui seul le mantra de Mi And L’Au : What It Means To Be Free.
Outre le fait qu’il s’agisse là du morceau le plus touchant de l’album, ainsi qu’un parfait concentré du savoir-faire du duo (un blues sur l’os, à la rythmique lourde, en boucle, parsemé de notes cristallines, aériennes, d’échos, sur lesquels le chant deMira fait merveille), c’est également ce qui semble animer plus que jamais le duo sur REC.
Certes, la liberté est toujours ce qui les a animés, quitte à se planter parfois. Mais sur REC, elle semble avoir un goût différent. Celui de l’élévation, de la victoire non plus sur soi mais sur les éléments qui entourent le groupe. Four Pair Of Wings était l’album de la résilience sur la maladie, REC est celui d’une résilience tout court. En cela, c’est le petit frère de Four Pair mais un petit frère plus apaisé, plus sage, qui s’est nourri des expériences de ses aînés, s’est débarrassé d’une certaine noirceur (pas complètement à l’écoute de Walking Into The Night) pour acquérir une vision plus vaste lui permettant de se placer au-dessus de tout. D’ailleurs, le choix de la photo de couverture illustre de façon assez adéquate cette idée : une vue aérienne d’un des contreforts de l’Himalaya où vont se réfugier ceux qui veulent échapper à la civilisation.
En somme, REC, c’est une liberté retrouvée. Mais c’est également trois lettres qui changent tout, l’instant où tout s’efface pour réécrire une nouvelle page. Cette nouvelle page, Mi And L’Au vient juste de l’entamer et nul doute que la suite (qui est déjà en préparation) n’en sera que plus belle.

Mi And L’Au· REC
Bandcamp de Mi And L’Au– 07 Avril 2026


