Certaines périodes historiques donnent l’impression que tout peut basculer d’un instant à l’autre. Nous mènerons ici la politique de l’autruche afin de ne pas trop regarder ce qui se passe actuellement, préférant nous plonger il y a près d’un siècle, dans les années 30 et 40 qui appartiennent évidemment à cette catégorie. Une époque de passages clandestins, de méfiance généralisée et de frontières poreuses entre la France et l’Allemagne, où l’on ne savait plus très bien qui mentait, manipulait, collaborait ou, tout simplement, tentait de survivre.
Dans cette Europe traversée par les idéologies, les violences et les crimes spectaculaires, les deux livres J’ai arrêté Otto Abetz et L’Affaire Eugène Weidmann racontent chacun à leur manière un continent malade, gagné par une forme d’insécurité permanente, politique pour l’un, criminelle pour l’autre. Et ils utilisent, pour cela, deux médias tout à fait différents, mais finalement complémentaires.
J’ai arrêté Otto Abetz de Didier Eisack et Maxime Germain – Presses de la Cité – 2026

Avec J’ai arrêté Otto Abetz, Didier Eisack et Maxime Germain s’attaquent à un destin réel presque romanesque. Celui de Joachim Eisack, grand-père de l’auteur. D’abord combattant allemand lors de la première guerre mondiale, ce juif se réfugiera à Lyon après la montée du nazisme avant de devenir résistant puis de participer, après la guerre, à l’arrestation d’Otto Abetz, ambassadeur du IIIe Reich en France durant l’Occupation.
La bande dessinée fonctionne d’abord grâce à cette trajectoire humaine hors du commun. Ce qui frappe, c’est la manière dont l’intime et la grande Histoire se croisent constamment. Joachim n’est jamais présenté comme un héros figé. Il avance dans un monde devenu fou, tente de protéger les siens, de trouver sa place, puis finit par se retrouver face à l’un des symboles du rapprochement entre le régime nazi et la France collaborationniste.
En effet, c’est grâce à ses états de service pendant la guerre que Joachim Eisack se voit confier la périlleuse mission de participer à la dénazification allemande à partir de 1945. Il saura ruser pour retrouver une partie du « trésor » dissimulé par Otto Abetz et participer à l’arrestation de ce dernier. Bénéficiera-t-il pour autant d’une quelconque forme de reconnaissance ? La bande dessinée vous permettra de le découvrir.
L’autre immense réussite de l’album réside dans son traitement graphique. La bichromie sombre donne au récit une atmosphère lourde, presque étouffante. Les noirs, les gris et les bleus froids plongent le lecteur dans un climat de tension permanente. Et puis il y a ce rouge. Rare. Violent. Presque agressif lorsqu’il surgit. Rouge des croix gammées. Rouge du sang. Rouge de l’horreur qui vient brutalement fissurer l’apparente retenue visuelle de l’ensemble. Chaque apparition de cette couleur devient un choc.
Le dessin refuse d’ailleurs toute glorification spectaculaire de cette période. Tout paraît sale, inquiétant et instable. Malgré la possibilité d’une résilience, on sent constamment le poids de la peur et des idéologies qui contaminent les existences. Cette sobriété rend finalement le récit encore plus puissant.
L’affaire Eugène Weidmann de Cyril Gay – Editions 10/18 – 2026
Avec L’Affaire Eugène Weidmann, Cyril Gay choisit un autre angle pour raconter cette même époque troublée. Ici, ce n’est plus la montée des totalitarismes qui inquiète directement, mais la fascination morbide qu’exerce un criminel sur une société entière. Eugène Weidmann reste dans l’Histoire comme le dernier homme exécuté publiquement en France, mais le feuilleton publié chez 10/18 s’intéresse surtout à la mécanique qui transforme un fait divers en obsession nationale.
Le format feuilleton fonctionne remarquablement bien. Découpée en quatre épisodes courts, l’affaire retrouve quelque chose des romans populaires d’autrefois, ceux que l’on attendait chaque semaine avec impatience. Chaque tome avance rapidement, relance constamment l’intérêt et entretient une tension très efficace. Les petites énigmes proposées à la fin de chaque volume renforcent encore davantage ce plaisir presque ludique de lecture et rappellent les vieux journaux à épisodes.
Et pourtant, derrière cet aspect divertissant, le récit reste profondément sombre. Weidmann fascine autant qu’il terrifie. Séducteur, cultivé et manipulateur, il quitte l’Allemagne pour rejoindre Paris à la fin des années 30. Il faut dire qu’il a rencontré deux français lors d’un premier séjour en prison outre-Rhin. Et ces deux quidams font de merveilleux associés puisque l’un, naïf mais avide d’aventure, est fortuné, et l’autre est un bon stratège. Mais pas autant que le machiavélique Weidmann.
Le feuilleton traduit très bien l’atmosphère ambiante. La société est déjà épuisée, nerveuse et désireuse de sensations fortes. Et au fil des crimes commis par la bande, la presse s’enflamme et contribue à faire de Weidmann une figure si remarquée que son procès constituera une forme de spectacle.
L’ensemble se lit de manière extrêmement fluide. Le début du troisième tome marque un léger ralentissement narratif, notamment parce que le récit prend un petit virage plus procédural, mais cette respiration finit par enrichir la suite et permet surtout de mieux comprendre les enjeux autour de son procès et l’emballement médiatique qui l’entoure.
Au fond, ces deux œuvres racontent chacune une contamination. Celle des idéologies dans J’ai arrêté Otto Abetz. Celle de la fascination pour la violence dans L’Affaire Eugène Weidmann. Deux récits différents, mais deux visions d’une Europe où l’inquiétude semble avoir pénétré tous les espaces. Les États, les rues, les journaux. Et même les consciences.



