En 2026, construire un article autour du genre des autrices pourrait sembler anachronique. Pourtant, il suffit de remonter quelques années en arrière pour se souvenir d’un paysage éditorial où les bandes dessinées mises en avant étaient encore très majoritairement signées par des hommes. Et à l’image de certaines Combattantes présentes dans l’ouvrage homonyme de Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey, il aura fallu bien des efforts pour faire changer les mœurs.
Les autrices françaises de bandes dessinées se portent donc bien, et en voici donc la preuve par trois avec, outre Combattantes, l’excellent De bonne foi de Marguerite Boutrolle et rien de moins que la probable BD de l’année, en l’occurrence Terre ou Lune de Jade Khoo.
Terre ou Lune de Jade Khoo – Morgen – 2026

Avec Terre ou Lune, Jade Khoo signe une œuvre impressionnante de maîtrise. Dès les premières pages, on comprend que l’on entre dans un récit qui dépasse largement le simple cadre de la science-fiction. L’histoire suit Othello, un jeune homme hanté par un drame familial ancien, dans un monde où l’humanité a transformé la Lune en territoire habitable. Mais derrière ce décor futuriste, c’est avant tout une histoire de mémoire, de culpabilité et de transmission qui se joue.
Ce qui rend l’album fascinant, c’est cette capacité à mélanger les genres sans jamais perdre en cohérence. Le récit navigue entre chronique familiale, enquête intime, réflexion écologique et récit d’anticipation. Et surtout, il ne tombe jamais dans la démonstration froide. Au contraire, tout semble profondément vivant, organique, voire presque sensoriel.
La nature occupe d’ailleurs une place essentielle dans l’album. Les oiseaux, les paysages, les éléments naturels deviennent de véritables prolongements émotionnels des personnages. Jade Khoo utilise cet univers avec une délicatesse rare, comme si l’observation du vivant permettait de mieux comprendre les blessures humaines.
Visuellement, l’album est somptueux. Les couleurs à l’aquarelle donnent parfois l’impression de feuilleter un carnet de voyage ou un rêve mélancolique. Certaines planches respirent la douceur, d’autres deviennent beaucoup plus oppressantes. Cette capacité à faire évoluer constamment l’atmosphère participe énormément à la puissance du récit. Une œuvre ambitieuse, dense et pourtant d’une grande fluidité de lecture. On attend impatiemment le tome 2 pour connaître le dénouement de cette histoire dont le premier volet est déjà extrêmement généreux avec ses 290 pages.
Combattantes de Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey – Editions de La Martinière – 2026
Avec Combattantes, changement total de registre. Et d’ailleurs, on triche un petit peu puisqu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée à proprement parler, mais plutôt d’un album illustré. Ici, Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey choisissent de mettre en lumière des femmes qui ont refusé de se résigner à la place que leur époque voulait leur imposer. Le livre traverse donc les siècles et les pays pour raconter des trajectoires de résistantes, d’activistes, de militantes ou de pionnières trop souvent oubliées.
L’une des grandes réussites de l’ouvrage réside dans son accessibilité. Le propos reste engagé sans devenir pesant. Chaque portrait apporte quelque chose de différent, que ce soit une lutte, un contexte historique ou une manière singulière de résister. On découvre certaines figures méconnues, tandis que d’autres apparaissent sous un angle plus humain et moins figé que dans les récits officiels.
Le dessin joue beaucoup dans cette réussite. Anna Wanda Gogusey apporte une énergie constante puisque ses illustrations en bichromie répondent, sur chaque double-page, au texte de sa compère. Le trait expressif et coloré évite l’aspect trop scolaire qu’un tel projet aurait pu prendre. Le résultat donne une lecture vivante, parfois révoltante et souvent inspirante, mais jamais austère.
Et surtout, Combattantes rappelle discrètement que les avancées sociales ne sont jamais naturelles ni définitives. Derrière chaque droit acquis se cachent des individus qui ont accepté d’affronter l’ordre établi. Un ouvrage précieux, à lire et offrir !

De Bonne Foi de Marguerite Boutrolle – Dargaud – 2026

De bonne foi de Marguerite Boutrolle s’intéresse aux contradictions ordinaires et à ces petits arrangements avec soi-même qui traversent les relations humaines contemporaines.
Marguerite Boutrolle, déjà autrice du très remarqué Fraîche, observe ses personnages avec beaucoup de finesse. Elle capte parfaitement les maladresses sociales, les faux-semblants et les discours pleins de bonnes intentions qui masquent parfois une incapacité à réellement écouter l’autre. Le titre résume d’ailleurs très bien cette ambiguïté permanente. Agit-on sincèrement lorsqu’on refuse de remettre en question ses propres comportements ?
Le livre fonctionne notamment grâce à son écriture très précise. Les dialogues sonnent juste et les silences aussi. Beaucoup de tensions passent des attitudes, des regards ou des phrases laissées en suspens. C’est tout à fait le genre de bande dessinée qui pourrait se lire bien plus rapidement, mais qui invite à une forme de contemplation des détails glissés dans les illustrations. Et derrière cette apparente légèreté, l’album propose une observation assez acide de certains mécanismes sociaux actuels. Et une intrigue imparable.
En effet, Judith Chevalier s’installe en 1979 dans une maison de famille au bout de la Bretagne (dans le Finistère, donc) pour réviser ses partiels. Soudain, en pleine nuit, un homme soupçonné d’avoir tué deux personnes fait irruption, blessé, dans cette maison. Quantité de choix, dont aucun n’est satisfaisant, s’ouvrent alors à Judith.
Le dessin accompagne parfaitement la narration. Tout semble légèrement familier et presque banal, ce qui rend les situations encore plus parlantes. On reconnaît facilement des comportements ou des discussions déjà croisés dans la vraie vie. Typiquement le genre de bandes dessinées bien plus profondes qu’elles n’y paraissent. A peine terminée, on sait qu’on y reviendra. Avec une autre lecture.


