Pas facile de trouver le juste titre pour rapprocher ces deux ouvrages. En apparence, ils n’ont que peu de choses en commun puisque l’un, Ils nous ruinent la santé, est une bande dessinée que l’on doit à La Revue Dessinée et à la cellule investigation de Radio France qui enquêtent sur plusieurs thématiques préoccupantes quant à l’évolution du système de santé, et l’autre, La véritable histoire du test de Bechdel, est un essai d’Iris Brey sur les origines dudit test.
Soit. Et pourtant, ces deux ouvrages sont à la fois proches dans l’esprit et complémentaires. Ils nous ruinent la santé est le fruit de plusieurs enquêtes réalisées par des journalistes utilisant la bande dessinée comme un outil de vulgarisation de leur travail. Chaque enquête est suivie d’une double page de texte complétant de ce que le neuvième art ne parvient pas à faire apparaître suffisamment. Quand à l’essai d’Iris Brey, il s’ouvre avec la planche The Rules publiée en 1985 par Alison Bechdel, à l’origine du fameux test. Le travail de l’autrice consiste à enquêter sur le test de Bechdel, mais surtout sur la manière dont il s’est petit à petit imposé dans un langage commun.
Ces deux ouvrages explorent donc les interstices entre bande dessinée et enquête et explorent, chacun à leur manière, quelque chose autour de l’égalité. Egalité des genres pour Iris Brey, et égalité face aux soins pour La Revue Dessinée.
Commençons avec Ils nous ruinent la santé. Un tel titre pourrait laisser penser que l’on est en présence d’un ouvrage complotiste. Qui sont ces « ils » ? Heureusement, le label de La revue dessinée est un gage de sérieux, et l’association avec la cellule d’investigation de Radio France également. Et puis, « ils » sont nommés juste au-dessus du titre sur la couverture. Pas de suspense sur leur identité, puisqu’il s’agit de Big Pharma, la Finance et les différents lobbys. Difficile de dire que rien de tel n’existe. L’angle des différentes enquêtes qui composent l’ouvrage sera plutôt d’aider le lecteur à repérer comment, pourquoi et depuis quand « ils » œuvrent de manière à protéger leurs intérêts, au détriment bien suivi du système de soins.
Les enquêtes s’enchainent donc, avec différents tandems réalisant l’enquête et les illustrations. De durées variables, ces chapitres éclairent tous sur un aspect particulier le lien de cause à effet entre la quête de profit de l’industrie pharmaceutique et la dégradation de prise en charge des patients, devenue absolument évidente depuis la crise du Covid 19. De la difficulté à trouver certains médicaments car il est plus rentable pour les laboratoires de créer des pénuries pour vendre à meilleur pris leur potion à la surmédicalisation des accouchements pour libérer plus rapidement les lits (les explications dans cette phrase sont évidemment ultra-simplifiées), en passant par la qualité de l’eau ou le management toxique à l’hôpital américain de Paris, des sujets variés sont abordés avec un angle similaire : l’appât du gain des entreprises privées est incompatible avec une politique de santé philanthrope.
Néanmoins, si le propos est évidemment engagé, il évite toujours les raccourcis et prend le temps d’aborder les complexités du système. Si Big Pharma a le champ libre pour agir de la sorte, c’est parce que certaines lois ou décisions lui ont permis de s’engouffrer dans les brèches. Les références sont sérieuses et sourcées. Et l’ensemble invite à la prise de conscience, qui est toujours l’étape préalable à un changement de comportement qui, au regard des problématiques abordées, pourrait être bienvenu.
Nous évoquions précédemment le dernier chapitre de Ils nous ruinent la santé autour de la surmédicalisation des accouchements. Sans transition, passons donc à La véritable histoire du test de Bechdel puisque, sans évoquer la maternité, cet ouvrage s’intéresse toutefois à la sous-représentation des femmes dans les arts, et particulièrement au cinéma. En tout cas, c’est le point de départ de l’essai, puisque la planche d’Alison Bechdel qui constitue le point de départ de cette théorie, évoque justement les trois conditions nécessaires pour que l’une des protagonistes aille voir un film. Il faut que (au moins) deux femmes soient représentées, qu’elles discutent ensemble, et qu’elles ne parlent pas d’un homme. La planche se termine sur une boutade, le personnage (féminin) expliquant qu’Alien est le dernier film qu’elle a pu regarder.
D’abord tombée dans l’oubli puisque la popularité d’Alison Bechdel était toute relative en 1985, cette planche (et la théorie sous-jacente) a refait surface au début des années 2000. Iris Brey, à qui l’on doit le concept de « female gaze » visant à filmer les femmes sans en faire l’objet des fantasmes masculins, tente d’abord de comprendre comment, et s’entretient avec la bédéaste américaine avant que le propos n’évolue. Plutôt que de comprendre comment ce test s’est imposé, il est sans doute préférable de repérer tous les biais en jeu. De la suppression du prénom d’Alison Bechdel (on ne parle pas du test d’Alison Bechdel, mais du test de Bechdel) qui, de fait, passe sous silence sa condition de femme à l’établissement d’une théorie sérieuse à partir d’une simple BD humoristique, ce test de Bechdel est finalement moins vertueux qu’il n’en a l’air. Et vous serez sans doute surpris, en lisant l’ouvrage, de découvrir en quoi les vieilles logiques paternalistes ont tout intérêt à ce qu’une telle théorie soit portée par une artiste assumant son homosexualité.
En bref, Ils nous ruinent la santé et La véritable histoire du test de Bechdel sont deux ouvrages dont la lecture est à la fois fluide et agréable, mais également source d’enseignements et de questionnements. Des lectures aussi saines que vivement conseillées !

Ils nous ruinent la santé de La revue dessinée et Cellule Investigation Radio France
La revue dessinée, 2026



