De prime abord, nous pourrions jauger la chose bien trop fade. En surface éventuellement mais certainement pas lorsque les auditeurs que vous êtes feront l’effort d’en décortiquer tous les arcanes.
Chelsea Wolfe ne revient pas sur le devant de la scène pour nous ressortir une énième métaphore XXXL de nos cafards les plus sombres… et c’est tant mieux. La nouvelle production accapare les affres du passé mais en jouant davantage avec des équilibres remplis de contrastes, entre beauté sensible et déflagrations subtilement maitrisées.
Notre sorcière bien aimée fait glisser la molette. La noirceur est toujours là. Le deuil, la peur, les forces invisibles qui rôdent derrière les chansons : rien n’a disparu. Pourtant, quelque chose a concrètement changé. Chelsea Wolfe ne plonge plus tête la première dans l’obscurité absolue. Elle travaille désormais au cœur d’une matière « grisâtre ». On pourrait alors s’interroger quant à la pertinence du choix relatif au nom même du nouvel album : The Dark.
Disons que le côté obscur est suggéré et non plus imposé. La démarche en est peut-être d’ailleurs plus intrigante.
Dès Cold, le décor est planté sans pour autant nous geler l’épiderme. Une évocation lente, Beaucoup d’espace puis cette voix qui subjectivement me rend totalement dingue… Ce grain si particulier, fragile et pourtant terriblement solide. Chelsea Wolfe n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour imposer sa présence. D’une certaine manière, impossible pour moi de ne pas songer par certains aspects à sa contemporaine Marissa Nadler (réciproque compliment). Le point culminant arrive sans explosion spectaculaire. Il s’incruste.
Se débarrasser d’une partie de l’épaisseur habituelle. Moins de saturation permanente. Plus d’air… Et surtout plus de place pour cette aura incroyable qui n’a nullement besoin de lutter contre les murs de son propre son.
Le gothique est toujours là, tapi dans les basses, les textures synthétiques, les guitares qui grondent et ces montées de tension qui donnent envie de regarder derrière soi. Mais il se frotte désormais à une matière folk beaucoup plus présente (d’une certaine manière c’est sans doute aux côtés de Pain Is Beauty puis Birth Of Violence que lorgne cette moue ambivalente). Des mélodies simples. Des guitares qui respirent. Une forme de dépouillement presque traditionnel.
Chelsea Wolfe grâce à son neuvième album studio trouve son point d’ancrage entre ces deux mondes : la chaleur organique de ballades élégantes et la densité bien plus foncée d’aspirations ténébreuses.
Moment épique à souhait le temps des quatre minutes bouleversantes de Swallower, titre qui combine à la perfection ce qui rend la puissance si imprégnée de brulures. Aux antipodes en tous les cas de la caresse murmurée le temps de la troublante entame de Dead Is Not The End. Le nylon de la guitare peut sembler presque doux avant qu’une nappe sombre ne vienne déplacer l’atmosphère. Une chanson peut commencer comme une confession et finir avec le poids d’un rituel. Les arrangements ne cherchent plus systématiquement à écraser les inspirations.
Le grain de la native de Roseville devient davantage la base du frémissement. Une voix qui peut évoquer la vulnérabilité sans jamais sombrer dans la plainte. En guise des expériences qui précèdent (disons du quasi primitif The Grime And The Glow aux sophistications dantesques de She Reaches Out To She Reaches Out To She) l’expression se veut révélatrice d’un plongeon dans le fond du gouffre mais sans avoir dorénavant le besoin vital de décrire la chute à outrance. Sans doute aussi pour en avoir moins peur.
Depuis ses débuts à l’aube des années ‘10, Chelsea Wolfe a construit sa musique sur cette tension permanente entre folk, doom, industriel, électronique et gothique. The Dark paraît moins intéressé par les frontières entre ces genres que par ce qu’ils peuvent produire lorsqu’ils cessent de se battre.
Voilà peut-être la vraie évolution de Chelsea Wolfe. Elle n’a pas foncièrement adouci sa musique. Elle l’a juste rendue plus lisible, jonglant viscéralement avec les humeurs, sans leur retirer un criant pouvoir descriptif. Une habile compilation de l’expérience acquise.

Chelsea Wolfe · The Dark
Loma Vista – 18 septembre 2026


