Littérature Etrangère

« Croix du Sud » de Claudio Magris : un Slovène, un roi et une religieuse en Araucanie

La Croix du Sud est la plus petite des constellations, entourée sur trois côtés par le Centaure et au sud par la Mouche. Grâce à elle, on peut trouver le Sud céleste.

Comme les étoiles qui nous envoient leur lumière longtemps après qu’elles aient disparu, Claudio Magris pointe pour nous du doigt, comme on le ferait des astres, « trois vies improbables et vraies », sous-titre de son dernier ouvrage, paru dans la collection Bibliothèque Rivages.
Il n’est effectivement pas étonnant que la lumière de ces trois existences scintille encore pour lui, car le moins que l’on puisse dire est qu’il s’agit de personnages assez incroyables et dont le point commun est d’avoir converger aux confins de la terre, sur ces terres d’Araucanie et de Patagonie, là où la splendeur absolue des paysages n’aura malheureusement pas suffi à désarmer l’appétit des conquérants.

Il y aura d’abord un « gringo slovène », Janez Benigar natif de Zagreb, qui mourra Juan Benigar, plus Araucan que les Araucans et qui demandera que sa tombe soit ornée, abandonnant sa foi catholique, du symbole théosophique, l’étoile composée de deux triangles équilatéraux, entourée d’un serpent qui se mord la queue.  Là où la vague des émigrants fantasme alors sur le succès ou la fortune qui les attend outre-Atlantique, Benigar, qui se déclarera ouvrier lors des formalités d’admission des émigrants, se consacrera lui immédiatement à une vie simple, agricole, sillonnant les terres extrêmes pour finir par s’établir dans son rancho entouré de ses deux épouses indiennes mapuches, Sheypukíñ d’abord, puis à la mort de celle-ci, Rosario et de leurs seize enfants. Auteur d’un incroyable dictionnaire « slovéno-hispano-araucan », perdu dans les eaux du Rio Negro, il maitrisera outre l’ingénierie, quatorze langues et restera farouchement convaincu que le développement de l’humanité est le produit des transmissions culturelles successives fécondant les territoires.

« Ces longues années passées sans contact avec le monde civilisé ne lui pèsent pas du tout parce que la vie solitaire, en l’obligeant à ne s’appuyer que sur ses propres forces intellectuelles, lui a permis de voir beaucoup de choses en les apprenant de la vie elle-même.»

Claudio Magris

Pour défendre les Criollos des prédateurs de tous poils, qui détruisaient rapidement les terres des natifs en développant à l’excès la culture des ovins, il y eut aussi fin XIXème un roi de Carnaval, un fou, un certain Orélie-Antoine de Tounens qui s’autoproclama roi de Patagonie et d’Araucanie le 17 novembre 1860.
Dans des pages où l’on croirait suivre à nouveau les traces d’un Don Quichotte, Magris nous conte l’aventure fantasque et tragi-comique de ce prétendu roi qui atterrira dans les geôles et les asiles chiliens. Car si Orélie-Antoine Ier documente aujourd’hui plus la psychiatrie que l’histoire politique (il a néanmoins un héritier désigné encore aujourd’hui !!), il reste à mettre à son crédit que l’affirmation de la nécessité d’un royaume autonome des Indios était une idée de bon sens qui mettra du temps à faire son chemin, tant la peur qu’elle généra chez les gouvernants de l’époque et les appétits du capitalisme disait à l’évidence son caractère subversif.

« L’histoire des Mapuches a toujours été, avant et après le vaudeville tragique du roi Orélie-Antoine Ier, une histoire de massacres et de résistance aux massacres et aux diverses formes de persécution et de marginalisation. »

Claudio Magris

Mais une photo de l’Antarctique ne serait pas complète sans un manchot, enfin en l’occurrence par celle qui fût prise pour un manchot, Sœur Angela Vallese, piémontaise et fille de Marie-Auxiliatrice, que les Onas ou les Alakufs, tous indiens du littoral, peu accoutumés à l’habit des religieuses mirent du temps à ranger dans la catégorie humaine.
C’est cette dernière trajectoire que Claudio Magris nous invite à découvrir, ce « cœur simple » comme il la définit, qui consacrera une vie, dénuée de peur malgré les conditions extrêmes, à faire que la dignité des Indios leur soit autant que possible rendue.

« La plus grande difficulté était et serait toujours de survivre non pas tant aux femmes [ancien et très cruel matriarcat des Onas] ou au très ancien déluge dont on parlait encore après des millénaires, qu’aux massacres perpétrés par les blancs et à la famine à laquelle ces derniers réduisaient les Indios ».

Claudio Magris

Avec bien sûr une plume bondissante d’érudition (parfois vertigineuse) et qui n’exclut pas une ironie mordante, l’auteur de Danube orchestre un voyage littéraire et historique aux extrêmes de l’Amérique. Il parvient à tisser comme personne, ces destins, mais aussi l’histoire culturelle du monde et la sienne propre, pour rendre hommage à ceux qui s’élevèrent le plus tôt contre la barbarie et l’idéologie du profit.
Ils l’auront fait avec dévouement, affection ou un habit de carnaval, mais sans doute avec une sincérité totale, avec la conviction qu’il y avait là, avec ses peuples, un trésor inestimable à protéger et à défendre. La lumière de ces trois petites étoiles donne encore un cap.


 

Croix du Sud, Trois vies improbables et vraies de Claudio Magris

traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau 

 

Bibliothèque Rivages,  8 septembre 2021

 

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Image bandeau : Kurt Cotoaga / Unsplash

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