Littérature Etrangère

Ces liens que David Joy crée avec ses lecteurs

Un titre accrocheur et des critiques élogieuses :  Ce lien entre nous est prometteur. J’ouvre donc le dernier David Joy avec envie, curiosité et quelques méfiances, comme devant un jouet survendu par nos parents comme étant le plus joli du magasin. Pas de suspense, je n’ai pas été déçue, au contraire, j’ai été conquise par cet auteur et son univers. Il nous emmène dans des contrées reculées, où tout le monde se connait, se côtoie, où les rancunes sont tenaces, héréditaires, et les amitiés indéfectibles, viriles.

Tous les personnages sont liés entre eux, dans cette Caroline du Nord, dans ces contrées perdues des Appalaches, liés par la pauvreté d’une enfance sans surprise, liés par un avenir tracé, liés par leur hérédité, liés par un quotidien répétitif empreint de désespoir. David Joy nous parle d’un monde gris, plat, triste, de vies loin de nous, avec cette incroyable capacité à rendre chaque personnage vivant malgré l’environnement morne. Nous nous attachons à ces vies cruelles, nous ressentons que les personnages sont comme dépossédés de leur propre vie, sans choix, avec des caractères dictés par leur passé familial. Alors quand l’un deux tente de dévier et de créer sa vie, la Vie, il sera emporté dans des remous tortueux. Nous goûtons à la poussière, oui vous sentirez la poussière du climat, des vies inanimées, des fautes éternelles. Nous nous émouvons pour Darl, personnage principal, qui a tué, par accident, celui qu’il ne fallait pas. Nous nous émouvons de cet homme qui se débat, maladroitement, sans arme. Cet homme qui s’accroche à la seule lueur : l’amitié, la fraternité. Il emmène alors avec lui cet ami, Calvin, qui tentait de s’inscrire dans une autre vie.

Peut être qu’il n’y avait qu’un ou deux moments comme ça dans une vie, et peut être que l’homme était juste trop stupide pour reconnaître ces moments jusqu’à ce qu’ils soient depuis longtemps passés.

 

Nous nous attendons, comme décrit dans la quatrième de couverture, à un face à face tout au long du récit, mais les personnages sont multiples, car chacun porte en lui sa propre famille, ses ancêtres, et les obligations et traditions imposées. Nous suivons ces hommes, trébuchants, se relevant, courageux ou dépités.

 L’empathie, ce n’est pas se tenir au dessus d’un trou en disant qu’on comprend, l’empathie, c’est d’avoir soi-même été dans ce trou.

Un cran de tension apparaît au premier tiers du livre, où nous imaginons que le fameux face à face commence réellement. Nous sommes alors totalement happés par la violence sourde, la cruauté des mots, des gestes. Pire encore, par la cruauté de leurs vies, et des empreintes indélébiles portées par ces hommes. Ils semblent tous accablés par un milieu, une famille, une économie où ils n’ont aucune prise. Un choix manichéen : subir ou agir. Est ce vraiment un choix ? Nous avons donc autant de compassion pour l’agresseur que pour la victime, ni l’un ni l’autre n’ayant choisi sa place. La froideur de leur monde est omniprésente, envahissante, réaliste.

L’écriture précise de David Joy renforce la violence des quotidiens, cette simplicité des descriptions fait éclater la pauvreté cruelle des habitants de Caroline du Nord.  Il semble faire une économie de mots, comme pour insister sur le cœur de son récit : les hommes avec les hommes, les hommes contre les hommes. Simple, basique, et profond. Une empreinte chez nous aussi.

 


 

Ce lien entre nous de David Joy

traduit par Fabrice Pointeau

Sonatine, Mars 2020

 

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Ce lien entre nous


Image bandeau : Photo by Guillaume de Germain on Unsplash

 

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