Le jeu abstrait est un genre particulier dans le monde du jeu de société. Souvent (mais pas systématiquement) dépourvu de véritable thème, il repose presque entièrement sur de la pure réflexion. Tous les éléments sont visibles dès le départ, les joueurs jouent alternativement et aucune part de hasard ne vient bouleverser la partie. Les échecs en sont évidemment l’exemple le plus célèbre et peut-être le plus abouti (mais c’est un fan de la discipline qui parle).
Toutefois, le jeu abstrait moderne propose des expériences tout à fait enthousiasmantes. Take It Easy ! et Oxono en sont deux excellents exemples qui, quelques années après leur sortie, ne font pas partie des nombreux jeux bradés et/ou oubliés. Deux jeux qui diffèrent dans leurs sensations mais qui partagent cette même capacité à captiver avec des règles minimalistes.
Take It Easy ! de Peter Burley – Zacatrus – 2023

Avec Take It Easy ! de Peter Burley, édité dans sa (très chouette) version de 2023 par Zacatrus, on s’attaque à un classique du monde du jeu dont la première impression est souvent doublement trompeuse. Car on s’attend, en découvrant la boîte à s’ennuyer. Et car le jeu paraît simple, voire enfantin. Au final, rien de tout cela n’est juste.
Comment une partie se déroule-t-elle ? Chaque joueur possède un plateau à la fois hexagonal, et lui-même rempli d’hexagones vides. Progressivement, il s’agira de placer des tuiles comportant différentes lignes colorées numérotées et l’objectif consiste à créer les lignes d’une même couleur les plus longues pour maximiser son score.
Et très rapidement, le cerveau commence à chauffer car chaque tuile placée influence plusieurs axes simultanément. Optimiser une couleur peut ruiner une autre ligne quelques tours plus tard. Et surtout, contrairement à beaucoup de jeux abstraits très agressifs, Take It Easy ! produit une sensation beaucoup plus contemplative. Chacun construit son puzzle dans son coin, mais avec cette frustration délicieuse de voir apparaître progressivement les erreurs commises dix minutes plus tôt.
Le jeu possède quelque chose de presque méditatif. Les manipulations sont simples, les règles limpides et pourtant chaque placement devient un petit casse-tête. Les joueurs expérimentés parlent souvent de cette envie immédiate de recommencer une partie juste après la précédente, simplement parce qu’ils ont identifié plusieurs mauvais choix qu’ils auraient pu éviter.
Et surtout, Take It Easy ! réussit une prouesse rare. Il reste accessible à des joueurs occasionnels tout en offrant une vraie profondeur à ceux qui veulent optimiser sérieusement leurs grilles. Ce n’est jamais brutalement punitif, mais chaque décision compte réellement. Un jeu à l’effet diesel. Il faut un petit peu de temps pour l’apprécier au départ, avant d’y devenir accro lorsqu’on est lancé…
Oxono de Jérémy Partinico – Cosmoludo – 2024
Avec Oxono de Jérémy Partinico, édité par Cosmoludo, les sensations changent complètement. Ici, on retrouve quelque chose de beaucoup plus frontal sous la forme d’un duel tactique permanent. Le principe est minimaliste au possible et rappellera aussi bien le Morpion, le Puissance 4 et les Échecs.
En effet, chaque joueur dispose, chacun dans sa couleur, de seize pions. Huit ronds et huit croix. Et ils placent alternativement leurs pièces dans le but de créer un alignement de quatre pièces de même couleur, ou de même forme. C’est-à-dire que même si l’adversaire a aligné trois ronds de sa couleur, le simple fait de poser votre rond à la suite vous permet de remporter la victoire.
Mais une telle entreprise n’a rien de simple car derrière cette apparente simplicité se cache un jeu d’anticipation extrêmement tendu. En effet, deux totems bleus et neutres sont placés sur le plateau et limitent les emplacements de vos prochains coups.
Chaque placement sert donc autant à développer sa propre stratégie qu’à empêcher celle de l’autre. On passe constamment son temps à surveiller plusieurs menaces simultanément, à préparer des pièges ou à forcer l’adversaire dans une position inconfortable.
Oxono possède surtout cette qualité très particulière des grands jeux abstraits. Les règles s’expliquent en deux minutes (allez, disons trois pour comprendre la particularité des totems, mais c’est très abordable), mais la maîtrise demande énormément de parties. Plus on joue et plus on commence à voir apparaître des schémas, des ouvertures et des possibilités de contre extrêmement satisfaisantes.
Les joueurs apprécient aussi beaucoup son rythme très nerveux. Les parties sont courtes, intenses et donnent souvent envie d’enchaîner immédiatement une revanche. Car oui, vous allez anticiper vos trois prochains mouvements en développant une stratégie brillante, avant de perdre sur une erreur simplisme à côté de laquelle vous n’auriez pas dû passer. Et puis, à la manière du Donuts de Bruno Cathala, vous allez progresser.
Lorsqu’ils sont bien conçus, les jeux n’ont donc pas besoin d’un thème profond ou de cartes spéciales pour captiver. Quelques règles élégantes et cette sensation permanente d’essayer d’avoir un coup d’avance sur son compère suffisent largement.



