Il existe une catégorie de jeux particulièrement réjouissante. Sans doute celle que je préfère, à titre personnel. Il s’agit de ces jeux qui transforment immédiatement une table calme en terrain de petites trahisons et de regards suspects. Ces jeux où l’on rit autant des erreurs des autres que l’on s’agace de sa propre naïveté. En bref, ces jeux qui permettent d’exprimer dans un cadre déterminé, l’espace ludique, notre part la plus sombre pour ne pas avoir à l’exprimer par ailleurs.
On ne saurait d’ailleurs que conseiller à certains individus médiatisés de jouer davantage à des jeux comme Soupçons et Pépite. Deux jeux exploitant des mécaniques différentes mais partageant ce même goût du chaos maîtrisé, des coups bas assumés et des parties qui génèrent instantanément des anecdotes.
Soupçons de Emely, Lukas, Ina & Markus Brand – Spielwiese et BlackRock Games – 2026

Avec Soupçons de Emely, Lukas, Ina et Markus Brand, édité par Spielwiese et distribué par Blackrock Games, tout repose sur une mécanique extrêmement simple mais redoutablement efficace. Le jeu à rôle caché. Si vous avez joué aux Loups-Garous de Thiercellieux, vous connaissez assurément ce système, mais vous avez constaté que ces longues parties excluaient rapidement certains joueurs, éliminés prématurément.
Soupçons parvient à contrer ce phénomène d’une manière redoutablement efficace. Ici, les joueurs disposent de trois cartes en main et tentent de coopérer pour éliminer les cartes « Nuit » placées au centre de la table, mais des serpents se cachent parmi eux. Et leur objectif sera, à l’inverse, de préserver ces cartes « Nuit » et d’éliminer les cartes « Jour ». Ces serpents tenteront donc de plaider l’approximation ou l’incompréhension pour justifier leurs « erreurs », mais surtout, ils tenteront de dissimuler leurs actions les plus machiavéliques.

Et le twist absolument redoutable de ce jeu, c’est que le rôle des joueurs peut changer au cours de la partie. Il suffit de récupérer une carte « serpent » parmi les trois cartes de sa main pour rejoindre le camp du mal. Ce système pourtant simple génère une forme de paranoïa légère et drôle sans jamais devenir agressif ou épuisant. Chaque décision paraît potentiellement suspecte. Chaque hésitation devient une preuve. Et chaque changement dans le style de jeu d’un adversaire peut laisser penser qu’il a changé de rôle. Même un silence un peu trop long suffit parfois à déclencher une avalanche d’accusations totalement disproportionnées.
Le vrai plaisir du jeu vient surtout de cette lecture permanente des autres joueurs. Certains vont tenter de rester invisibles, d’autres au contraire vont volontairement jouer de manière étrange pour brouiller les pistes. On finit rapidement par douter de tout, y compris de ses propres raisonnements. Et l’ambiance autour de la table devient délicieuse lorsque quelqu’un construit une théorie extrêmement convaincante avant de découvrir qu’elle est complètement fausse.
Ce qui fonctionne particulièrement bien, c’est que Soupçons reste extrêmement accessible. Les règles s’expliquent vite, les parties démarrent immédiatement et même des joueurs peu habitués aux jeux de bluff comprennent très rapidement le plaisir du système. Les illustrations de Tina Kraus et Florian Biege renforcent par ailleurs l’immersion dans cette ambiance sombre. C’est typiquement le genre de jeu qui transforme une soirée tranquille en concours de mauvaise foi assumée. Un grand coup de cœur !
Pépite de Amaury Montmoreau – Open World Edition et Gigamic – 2025
Pépite, d’Amaury Montmoreau est un jeu édité par Open World Edition et distribué par Gigamic. Ici, l’ambiance change complètement mais l’espièglerie reste omniprésente. Direction le Far West avec les illustrations très réussies de Thaïs Beaussé et Hadrien de Visme. Et forcément, on y rencontre des chercheurs d’or plus ou moins honnêtes. Le but du jeu, dans Pépite, consiste à amasser le plus de richesses à la banque tout en évitant de se faire détrousser au mauvais moment. Pour ce faire, chacun dispose d’une carte « Saloon » et d’une carte « Banque ».
Le cœur du jeu repose sur un système de programmation simultanée particulièrement malin. Chaque joueur choisit secrètement un personnage et un lieu d’action avant de révéler ses intentions. Sur le papier, cela paraît simple. En pratique, cela devient rapidement un immense jeu de lecture des intentions adverses. Faut-il attaquer l’adversaire ? Contre-attaquer celui qui vient de nous détrousser ? Ou jouer prudemment afin de placer l’or de notre saloon à la banque, où il ne pourra plus être volé ?
Pépite offre aux joueurs cette étendue de questionnements et fonctionne admirablement bien puisqu’il pousse constamment à la prise de risque. Garder son or sur soi permet de continuer à accumuler des richesses sans perdre de temps, mais vous transforme immédiatement en cible idéale. Déposer son butin à la banque semble plus prudent, mais vos adversaires pourraient vous doubler en jouant leur Desperada et vous détrousser avant même que vous n’ayez eu le temps de le faire. Résultat, les parties deviennent une succession de vols inattendus et de retournements de situation hilarants.

Le jeu possède aussi ce rythme extrêmement agréable des petits jeux modernes bien pensés. Les manches s’enchaînent rapidement, personne n’attend longtemps et les interactions sont permanentes. On passe son temps à essayer de deviner les autres tout en tentant soi-même de rester imprévisible. Si vous cherchez un jeu où vous maîtrisez totalement votre sujet, passez votre tour, car Pépite est plutôt du genre chaotique. Mais ce qui est certain, c’est qu’il vous fera hurler et qu’il créera des souvenirs partagés autour de la table.
Au fond, Soupçons et Pépite rappellent surtout quelque chose d’essentiel dans le jeu de société. Les meilleures parties ne sont pas toujours celles où l’on optimise parfaitement chaque coup. Parfois, les souvenirs les plus marquants viennent simplement d’un bluff absurde, d’une accusation totalement ratée ou d’un braquage parfaitement exécuté sous les yeux de toute la table. Et finalement, tant mieux !



