Il suffit souvent d’un coup d’œil pour reconnaître une illustration d’Ilya Green. Ses couleurs éclatantes, ses personnages aux grands yeux expressifs, ses motifs omniprésents et cette façon unique de faire dialoguer fantaisie et émotions composent un univers immédiatement identifiable. Depuis plus de vingt ans, l’autrice et illustratrice construit une œuvre où l’enfance n’est jamais idéalisée mais toujours prise au sérieux. On y croise des enfants qui doutent, rêvent, s’opposent et grandissent. Des enfants auxquels elle offre le droit d’être eux-mêmes. Sans doute le bien le plus précieux.
Les trois ouvrages réunis ici permettent justement de mesurer l’étendue de son talent. Deux sont entièrement de sa main, tandis que le troisième l’associe à Natalie Tual et Gilles Belouin. Trois livres qui partagent un même fil conducteur, celui de l’émancipation. Comment trouver sa place ? Comment s’affirmer face au groupe ? Comment grandir sans renoncer à ce qui nous rend uniques ? Ilya Green a bien quelques idées à partager à ces sujets.
Strongboy, Le tee-shirt de pouvoir d’Ilya Green – Didier Jeunesse – 2025

Chez Ilya Green, les objets du quotidien deviennent souvent des portes ouvertes vers l’imaginaire. Dans Strongboy, un simple tee-shirt semble conférer à son propriétaire une force extraordinaire. Grâce à lui, Olga se sent capable d’affronter le monde. Et de le diriger.
Mais l’autrice ne s’intéresse finalement pas tant aux super-pouvoirs. Ce qui la guide, c’est ce qu’ils racontent de l’enfance. Derrière ce vêtement magique se cache une question universelle. D’où vient la confiance en soi ? Est-elle extérieure ou profondément intérieure ?
À travers un récit drôle et accessible, elle accompagne les jeunes lecteurs vers une découverte essentielle. La force que l’on cherche existe souvent déjà en nous. Et si un simple tee-shirt suffit à nous donner cette confiance, c’est qu’elle est tout à fait accessible. Les enfants se disputent et se chamaillent le droit de décider, si bien que la situation tourne au ridicule lorsque Olga et ses camarades négocient avec un oiseau pour qu’il décide qui sera son chef.
Graphiquement, l’album est un concentré de ce qui fait la richesse de son travail. Les pages débordent d’énergie, les couleurs explosent sans jamais devenir agressives et les personnages semblent constamment en mouvement. Tout respire la vie, la curiosité et l’élan. Et surtout l’enfance.
La dictature des petites couettes d’Ilya Green – Didier Jeunesse – 2025
Sous son titre irrésistible se cache probablement l’un des albums les plus malicieux d’Ilya Green car derrière cette histoire de coiffure imposée se joue une véritable réflexion sur le conformisme.
Les petites couettes deviennent ici le symbole de toutes ces normes auxquelles les enfants sont confrontés dès leur plus jeune âge. Faut-il ressembler aux autres ? Pourquoi est-il parfois si difficile d’assumer sa différence ? Et comment naissent les phénomènes de groupe ?
Ce qui impressionne chez Ilya Green, c’est sa capacité à aborder des sujets complexes sans jamais donner l’impression de donner la leçon. Tout passe par le jeu, l’humour, l’absurde et une galerie de personnages immédiatement attachants.
Ici, Olga et ses amies décident de faire un concours de beauté et refusent que Gabriel y participe puisqu’un garçon, « ça ne peut pas être beau ». Ce dernier est d’abord abattu, puis trouve l’appui du chat et gagnera finalement sa place dans ce concours. En sacrifiant sans doute une partie de sa personnalité. Et au final, comme dans Strongboy, ce sont l’oiseau et les fourmis, pourtant plus petits, qui aident à une prise de conscience.
Visuellement, l’album est sans doute l’un des plus représentatifs de son univers. Les motifs se multiplient, les couleurs dialoguent entre elles, les coiffures envahissent l’espace comme si elles devenaient elles-mêmes des personnages. Une véritable fête graphique au service d’un propos étonnamment profond.

Bulle et Bob à la plage de Natalie Tual, Gilles Belouin et Ilya Green – Didier Jeunesse – 2009

Enfin, même lorsqu’elle n’est pas à l’origine du texte, la présence d’Ilya Green transforme un album. C’est particulièrement vrai dans Bulle et Bob à la plage, écrit par Natalie Tual et Gilles Belouin.
La série repose sur une idée simple mais magnifique. Raconter les petites aventures du quotidien à hauteur d’enfant. Ici, une journée à la plage devient une succession de découvertes, de jeux, de sensations et de chansons. Car l’univers de Bulle et Bob est aussi musical que narratif, en témoigne la présence d’un CD dans le livre.
Les illustrations d’Ilya Green apportent une douceur et une chaleur remarquables à cette escapade maritime. Son trait accompagne parfaitement les textes chantés de Natalie Tual. On retrouve son goût pour les couleurs franches, les détails foisonnants et cette capacité rare à rendre visibles les émotions les plus simples.
Là où beaucoup d’albums jeunesse cherchent à impressionner, celui-ci célèbre l’ordinaire. Un coquillage ramassé dans le sable, une vague un peu plus grande que les autres ou une chanson fredonnée en famille. Les petits moments deviennent de grands souvenirs.
Accessible à un public plus jeune que les précédents ouvrages, disons dès 2 ans et demi, Bulle et Bob à la plage est sans doute l’opus le plus réussi de la série, et convoquera immédiatement un parfum d’été, même au plus profond de l’hiver…


