Cinéma Éphéméride

7 avril : 1939, Naissance de Francis Ford Coppola

Coppola
Ecrit par Nicolas Houguet

À la seule évocation du nom de Francis Ford Coppola surgissent des images comme autant de madeleines proustiennes. On songe à sa somptueuse trilogie du Parrain, à son tournage au cœur des ténèbres dans Apocalypse Now ou encore au romantisme qu’il a su insuffler au personnage mythique de Dracula.

Pourtant, à côté de ces grands films, s’épanouit, souvent dans l’adversité une inspiration plus expérimentale. Cela commence par exemple avec Conversation secrète ou Rusty James. Et il y a ces projets qui sont les échecs monumentaux d’un artiste qui s’est toujours battu contre le système, érigeant ses ambitions artistiques avant tout, quitte à risquer la faillite. Coppola est grand aussi par ses perpétuelles remises en question, sa lucidité sur l’évolution technique du cinéma (qu’il suit toujours de près). Grande figure des jeunes gens du Nouvel Hollywood et de leur désir d’indépendance, il est sans doute celui qui en a subi le revers.

Né à Détroit dans le Michigan le 7 avril 1939, Francis Ford (ainsi nommé en hommage à Henry Ford), est l’héritier d’une lignée d’artistes (on retrouvera les compositions de son père notamment dans Le Parrain). À l’âge de neuf ans, il contracte la polio. Contraint à l’immobilité, cela l’incite à développer un aspect plus contemplatif et artistique, s’inventant des histoires et tournant des petits films à l’aide d’un projecteur et d’un petit magnétophone. Féru de science et d’art, c’est naturellement vers le cinéma qu’il se tourne, suivant les cours de ce cursus à l’université de Los Angeles en 1960. Quelques temps plus tard, il fera ses premières armes dans des films fauchés (souvent avec des demoiselles en tenue d’Eve), puis auprès du producteur Roger Corman dans des films de genre à petit budget. Devant subvenir aux besoins de sa famille, il s’impose très vite comme un scénariste de renom, signant notamment le script de Patton pour lequel il est oscarisé en 1971.

Mais le jeune homme veut imposer sa vision et ses films (ainsi que ceux de ses jeunes amis) sans trop de compromis.

C’est ainsi qu’il fonde American Zoetrope et produit les premières œuvres de George Lucas, THX 1138 et American Graffiti. À l’aube des années 70, il est l’un des initiateurs du « Nouvel Hollywood ». Grâce à un public devenu insaisissable pour les grands studios, les jeunes auteurs américains vont tenir les rênes de l’industrie cinématographique et jouir d’une liberté inédite. Ils ont pour nom Martin Scorsese, Brian de Palma, Steven Spielberg, George Lucas et une poignée d’autres débutants prometteurs. Leur imagination est au pouvoir.

En 1972, la Paramount veut adapter le best seller de Mario Puzo intitulé Le Parrain. On engage alors ce jeune réalisateur désireux de faire ses preuves et que l’on imagine assez docile pour se plier à toutes les contingences. Mais Coppola a quant à lui une toute autre idée en tête. Il impose ses choix pour la distribution allant jusqu’aux dernières extrémités les plus improbables (simulant une crise cardiaque pour imposer Marlon Brando, dont les studios ne voulaient pas entendre parler). Choisissant de parfaits inconnus, notamment pour le rôle principal, le réalisateur commence le tournage dans un climat de grande tension, pouvant être viré d’un moment à l’autre. Le jeune Al Pacino connait la même situation (on lui aurait préféré Ryan O’Neal ou Robert Redford).

Malgré ces circonstances pour le moins problématiques, Coppola livre là son premier chef d’œuvre, véritable opéra familial et réflexion sur la malédiction du crime frappant une famille sur des générations. On est plus proche ici des dilemmes antiques de la tragédie dans le sens le plus classique que du simple film de gangsters.

Coppola a le don de s’approprier ses sujets et de les faire à sa sensibilité.

Devant l’immense succès du premier film, il lui donnera une suite à contrecœur. Cette seconde partie connaîtra une production beaucoup plus idyllique. Cela sera l’un des films dont il aura eu le contrôle total en 1975. C’est une fresque absolue, contant l’émigration du patriarche vers le Nouveau monde ainsi que le récit de sa vengeance fondatrice. Dans le même temps, on suit Michael Corleone, dans les enfers où il s’enfonce.

Quasiment dans le même temps, en 1974, il écrit et réalise Conversation Secrète, sous l’influence revendiquée du Blow Up de Antonioni. Ici Gene Hackman est un enquêteur, spécialiste des micros (on retrouve le goût de Coppola pour la science et ses innovations), entraîné malgré lui dans une sombre histoire. Il est d’abord témoin de la conversation anodine d’un couple, il tente d’en décrypter le sens et se trouve pris dans un suspense qui n’est pas sans évoquer Hitchcock. Oppressant et exemplaire de sobriété, ce film sombre et paranoïaque compte parmi ses plus belles réussites et lui vaut sa première Palme d’Or.

Arrive une œuvre sans précédent, un naufrage réussi qui a failli engloutir chacun de ceux qui y furent impliqués, Apocalypse Now. Coppola veut adapter le roman Au cœur des ténèbres de Conrad et en transposer l’action au Vietnam. Les avaries qui ont émaillé ce tournage sont légendaires: les tempêtes dévastatrices, les pluies torrentielles, les problèmes de santé des acteurs (dont Martin Sheen), les improvisations vertigineuses d’un Brando méconnaissable (ayant pris trop d’embonpoint pour le rôle). Tout a échappé au contrôle du metteur en scène qui a tout risqué sur ce film (y compris son équilibre mental). Le voyage cauchemardesque du héros remontant le fleuve pour mettre fin aux agissements d’un militaire dément, devient presque la métaphore de l’épreuve qu’a traversé le cinéaste. Il a réalisé là un film impossible, véritable voyage au bout de l’enfer. Il récoltera pour cet envoûtant cauchemar une autre Palme d’Or cannoise en 1979.

Ensuite débute une période plus chaotique. Avec Coup de cœur en 1982, le réalisateur veut  tourner un film dans l’ordre chronologique et dans les conditions du direct. L’œuvre est ambitieuse, mais la forme est bientôt bouleversée lorsque le cinéaste se laisse convaincre d’abandonner son plan de travail initial, ce qu’il regrette encore à ce jour. Reste un amour poétique, plein de cette inspiration d’auteur plus intimiste que le grand succès du Parrain a pu occulter.

Dans les années 80, c’est cette veine que Coppola va tenter de retrouver. Il confirme également son statut de grand découvreur et directeur d’acteurs avec Outsiders (comptant en son sein de futures grandes gloires, telles que Tom Cruise, Matt Dillon ou Patrick Swayze), décrivant la rivalité de jeunes rebelles sans cause, en rupture avec la société. Dans Rusty James et son merveilleux noir et blanc, il retrouve ce sujet en le stylisant un peu plus, mettant en scène une jeunesse rebelle campée par Matt Dillon et Mickey Rourke, superbe Motorcycle boy. On y voit une trace de sa propre fascination pour son frère ainé.

Il peut enfin commencer à dévoiler une facette primordiale : celle du cinéaste expérimental qu’il a toujours voulu devenir.

Pourtant il demeure dans l’esprit de beaucoup l’homme de fresques immenses. C’est ainsi qu’il réalise Cotton Club, véritable gouffre financier et échec public dont il aura bien du mal à se relever en 1985. L’oeuvre promettait pourtant d’être riche et taillée pour lui. Il y raconte l’histoire d’un club mythique où se côtoient gangsters et artistes. Mais quelque chose ne fonctionne pas. Après cet épisode ruineux, Coppola réalisera un opus révélateur, Peggy Sue s’est mariée. Même s’il s’agit d’une œuvre de commande, on y retrouve son obsession pour le temps (Kathleen Turner retrouvait le temps d’un songe ses années lycéennes). Cela lui permet également d’explorer le rêve et la dimension parallèle qu’il offre. La comédie est gracieuse, on y sent l’inspiration de son auteur, alliant une impitoyable lucidité sur l’humanité contrastant avec l’innocence qu’il célèbre en nostalgique, avec ce romantisme mélancolique que l’on retrouve régulièrement dans sa filmographie.

Dans Jardins de Pierre, en 1988, il aborde le Vietnam différemment de Apocalypse Now, plus irréel et impressionniste. L’histoire se déroule au cimetière d’Arlington, où sont inhumés les soldats américains. C’est ainsi qu’il aborde la guerre d’un point de vue inattendu, celui de l’armée, et rend conscients les tourments et les états d’âme des militaires demeurant en arrière, à travers le personnage de James Caan retraçant le parcours d’un de ses protégés, mort au combat. Cette approche a le grand mérite de n’être pas manichéenne.

Coppola demeure fasciné par les inventeurs un peu dingues, comme en témoigne Tucker en 1988, l’histoire d’un concepteur d’automobiles pionnier. Ce personnage (incarné par Jeff Bridges) est également pour son malheur, un homme d’affaires catastrophique. L’œuvre est mineure mais on sent là une grande empathie du cinéaste pour son héros. Il se tient toujours du côté des créatifs. Le cinéaste se laissera convaincre d’apporter une conclusion définitive au Parrain en lui adjoignant une troisième partie (qu’il voulait intituler à l’origine, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés, « La mort de Michael Corleone »). Il en fait un opéra romantique, une grande œuvre sur la rédemption. Cela lui permet également de sortir de l’embarras financier en renouant avec le succès.

En 1993, il livrera sa vision pleine de souffle, de fièvre et de désir du Dracula de Bram Stocker. Même s’il prend quelques libertés avec le matériau original, son film est plein d’un lyrisme inspiré. Il s’agit d’une grande œuvre sur un XIXème siècle, aube de la modernité. On voit les corps nus, les vapeurs d’absinthe, les étreintes empoisonnées et l’amour impossible. Coppola, à son habitude, a réalisé l’exploit de s’approprier le sujet, offrant l’un de ses grands rôles à un acteur d’exception, Gary Oldman. Mais bientôt Coppola se fait plus rare, se concentrant sur ses activités de producteur (pour Don Juan deMarco ou Frankenstein). Ses retours à la mise en scène sont en demi teintes, plaisants mais pas révolutionnaires (pour Jack en 1996 et L’Idéaliste deux ans plus tard).

Après avoir accompagné entre autres les premiers pas de ses enfants talentueux au cinéma en tant que producteur et caressé longtemps l’idée d’un projet immense Megalopolis, Coppola, metteur en scène disparaît pendant longtemps des écrans. Il revient en 2007 avec une œuvre étrange, L’Homme sans âge, adapté d’une nouvelle de Mircea Eliade. Ici un éminent linguiste est frappé par la foudre et rajeunit. On a presque l’impression d’être devant un film d’étudiant, explorant les possibilités de son art, les couleurs et les genres qu’il aime. Le réalisateur utilise la caméra numérique, qui donne un cachet et une palette particulière à cette histoire.

Enfin, il a les coudées franches pour réaliser les œuvres d’auteur ambitieux qu’il a toujours rêvé de faire, s’autofinançant grâce à son vignoble.

C’est ce sillon qu’il continue de creuser avec Twixt ou Tetro, peinture familiale extrêmement proche de sa sensibilité et de sa vie.

Le grand Francis a déclaré rêver d’un monde où les artistes auraient gagné leur indépendance, ne dépendraient plus des mécènes ou des gens de pouvoir pour imposer leur sensibilité. Il s’y est employé tout au long de sa carrière, traversée par de brillants triomphes (Le Parrain). Il s’est investi dans chacun de ses films parfois jusqu’à risquer la ruine. Pourtant, à 70 printemps passés, on a le sentiment que cet auteur, enfin libéré des contingences qui l’ont bien souvent entravé, a encore de grandes œuvres à livrer. Il peut en tout cas faire entendre sa voix et son style singuliers, qu’il n’a jamais réellement compromis, en artiste intègre qu’il est.

Souhaitons donc un très bel anniversaire à sir Francis Ford Coppola, né le 7 avril 1939
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