Chronique Musique

Flavien Berger : Chronophage De Raison

Flavien Berger
Flavien Berger ©Valérie Le Guern/Maya de Mondragon/Juliette Gelli
Ecrit par French Godgiven

Pour pouvoir apprécier pleinement la musique protéiforme et iconoclaste du jeune producteur français Flavien Berger, il vaut mieux, au préalable, laisser au vestiaire un certain nombre de préconceptions faciles, rapides et cyniques.

En effet, voilà maintenant cinq ans déjà que ce prodige insaisissable nous balade, avec douceur mais aussi assurance, dans un monde parallèle à la fois ouvertement onirique et concrètement réaliste, subtilement original et délicieusement accrocheur, entre poésie imagée et mystique rêveuse, tout en manifestant simultanément une imagination malicieuse et un naturel confondant.

Flavien Berger

Flavien Berger ©Valérie Le Guern/Maya de Mondragon/Juliette Gelli

Depuis ses débuts discographiques en 2013 avec Glitter Gaze, gargantuesque EP proposant trois titres hypnotiques d’une longueur faramineuse, Flavien Berger n’a cessé d’affiner son approche, adaptant progressivement sa créativité instrumentale débridée à sa facette, de plus en plus présente, de crooner électro-pop faussement débonnaire et véritablement émouvant.

Ainsi, sur le plantureux maxi Mars Balnéaire, aux plages tour à tour contemplatives et dynamiques, puis sur son premier véritable album, l’impressionnant Léviathan de 2015, on a assisté à l’éclosion d’un talent à la fois singulièrement novateur et subtilement fédérateur : en croisant avec une dextérité bluffante ses envies de grands espaces, qu’ils soient aériens, marins ou même spatiaux, à ses fringales de pop raffinée et efficace, Flavien Berger a posé avec panache les bases de son univers attachant, singulier et intriguant, aux confins de la musique la plus aventureuse et des canons accessibles au plus grand nombre.

Devenu quasiment chef de file, par défaut ou presque, d’une hypothétique nouvelle scène française dont il synthétiserait à lui seul toutes les tendances, de la chanson romantique traditionnelle à l’électronique la plus obsédante, Flavien Berger s’est vu proposer durant les années suivantes nombre de collaborations à la fois prestigieuses et pertinentes, d’un duo renversant avec sa camarade de label Maud Geffray à un hommage collectif au chanteur culte Yves Simon, en passant par une participation remarquée au dernier album en date de l’emblématique Etienne Daho, figure incontournable de la french pop depuis bientôt quatre décennies.

Jouissant ainsi d’une exposition médiatique extrêmement favorable, Flavien Berger se taillera par ailleurs, dans le même mouvement, une enviable réputation scénique, écumant petites salles surchauffées comme grands festivals en plein air, seul sur les planches avec pour partenaires de jeu son micro et ses machines complices, triturées et malmenées de sorte à extraire toute la substantifique moelle de son art bipolaire, aussi naïvement optimiste que vertigineusement mystérieux.

C’est donc avec une curiosité fébrile qu’une certaine frange du public, à la fois attentive et exigeante, attendait la suite des aventures de ce petit génie en herbe. Lorsqu’au printemps dernier fut annoncée la sortie prochaine, en cette rentrée 2018, de son deuxième véritable long format sur lequel il planchait depuis bientôt deux ans, Flavien Berger nous gratifia dans la foulée, en guise de premier extrait prometteur, d’une splendeur pop dont il a le secret : sur trois petites minutes chaloupées et addictives, l’exquis Brutalisme semblait confirmer une tendance à la retenue et à la relative concision, déployant dans un même mouvement groove ouaté et sensibilité exacerbée, invitant à célébrer par une danse mélancolique une histoire d’amour anachronique, dont on ne sait si la fin est inéluctable et programmée (« un peu plus de minutes avant jamais ») ou déjà survenue et (mal) digérée (« je vais t’aimer / l’été dernier »).

Ce que l’on ne savait pas encore à ce moment-là, c’est que l’interstice, temporellement paradoxal, dévoilé par ce single écartelé entre décalage poétique et réalité sublimée, fournirait le cadre général du long format à venir, le majestueux et généreux Contre-Temps, qui sort enfin ces jours-ci. En effet, sur ce nouvel album à la fois labyrinthique et accessible, discrètement complexe et néanmoins direct, Flavien Berger questionne notre rapport conflictuel au temps, dans l’inéluctabilité de son défilement comme dans les stigmates qu’il nous grave à même l’âme.

Au fil des soixante-quatre minutes de ce disque, qui paraît pourtant n’en durer que dix, on est d’abord marqué par la cohérence de l’édifice : là où Léviathan jouait du contraste saisissant qui rythmait sa séquence, de ballades pop en charges plus enlevées, Contre-Temps semble bâti comme une progression lente et increvable, posant des variations de climat infinitésimales tout en manifestant en guise de relief une diversité d’écrins sonores proprement prodigieuse.

Ainsi, passé des Rétroglyphes introductifs en forme de souvenirs délavés par l’écume du temps, au cours d’une première partie qui couvre toute la première face du double vinyle, Flavien Berger enchaîne les tubes potentiels l’un après l’autre, du premier extrait évoqué plus haut au sautillant Maddy La Nuit, qui voit se télescoper une prose câline faussement absurde à la Katerine et un funk liquide dans la ligne de celui du duo Polo & Pan, en passant par la touchante Castelmaure, complainte discrètement vocodée implorant la transfiguration rapide d’un quotidien douloureux.

Alors que l’on commence à croire, à ce stade, que Flavien Berger s’est définitivement astreint à un format plus succinct qui lui va exceptionnellement bien, confirmant ainsi toute la puissance de son aisance mélodique et son flair du gimmick accrocheur sur ces titres de quelques minutes, ce sacré farceur nous assène une vigoureuse salve hypnotique et possédée qui en dure une bonne dizaine, sous la forme d’un imposant 999999999, entre house implacable et transe robotique.

Le concept de l’exploration temporelle, jusque là réservé au champ lexical, trouve alors une illustration musicale détonante : l’album prend ici une tournure bien plus folle et éclatée que ce que son ouverture plus calibrée laissait entendre. On a ainsi l’impression de voir le disque se construire sous nos yeux, en temps réel, les intermèdes parlés et autres bruits d’ambiance se muant imperceptiblement en morceaux à la charpente ferme, comme sur le rockabilly synthétique d’À Reculons, qui invite la chanteuse Julia Lanoë (alias Rebeka Warrior, transfuge des furieux Sexy Sushi et du duo arty Mansfield.TYA) pour une joute amoureuse folle et incontrôlable.

Nous conviant dans un véritable maelström de sensations à peine effleurées et pourtant d’un réalisme troublant, aussi bien olfactives (comme sur l’éthéré Intersaison, qui nous fait presque sentir la rosée d’un matin ensoleillé) que gustatives (sur le rêveur Pamplemousse, voyage halluciné au cœur d’une étiquette de bouteille de jus de fruits), Flavien Berger trace le sillon fascinant d’un périple intérieur, qu’on pourrait croire purement hédoniste s’il n’invitait qu’à déguster la saveur de l’instant présent.

Or, encore une fois, la véritable fascination du bonhomme se porte moins sur une série de moments, figés par la mémoire, que sur le fil insaisissable du temps qui les relie entre eux tout en se débobinant avec une fatalité inaltérable : la mélancolie diffuse de l’oeuvre, pourtant dénuée de toute nostalgie superflue, n’en fait alors que mieux ressortir l’incidence sur les rapports humains, en particulier amoureux. Dans un mouvement contraire astucieux, la narration ici suggérée s’ouvre à un optimisme contagieux et éclatant, qu’il exorcise la pression entourant l’attente de son disque sur un facétieux Deadline (« Je vais pas vous faire un album en deux jours… » « – Mais si, mais si, mais si !!! » lui répond un chœur transi d’amour) ou s’incline avec un flegme amusé devant l’invincibilité d’une Hyper Horloge solennelle et imposante (« On est déjà aujourd’hui »).

Mais l’illustration la plus parlante de la démarche s’étale dans l’avant-dernier mouvement de Contre-Temps, avec un étonnant morceau-titre aux treize minutes à la fois instables et jubilatoires : conjurant l’absence insoutenable de l’être aimé, Flavien Berger trompe l’ennui de l’attente en surfant sur différents styles qui servent, chacun à leur tour, de contrepoint sonore aux tourments du chanteur, s’ouvrant sur un dialogue imaginaire (avec la canaille r’n’b Bonnie Banane), avant de glisser d’une ambiance soul feutrée à la Isaac Hayes sur une bossa nova onctueuse et vaporeuse, pour s’achever dans une délivrance salvatrice, sur un final aussi grandiose qu’intimiste, tout en cordes graciles et enlevées.

Pour sa part, le conclusif Dyade boucle le voyage avec grâce, imbriquant une mélodie crève-cœur dans un entremêlement de piano caverneux et de guitare cabossée qui rappelle la beauté spectrale des plages les plus méditatives de l’immense Robert Wyatt. À ce stade, Flavien Berger semble n’attendre plus qu’une chose : qu’une mutation génétique lui permette de profiter, enfin, d’une pause estivale figée pour toujours. Ou à jamais.

Il y a quelque chose de profondément réjouissant dans le fait de voir que, dans un double mouvement techniquement improbable mais artistiquement cathartique, avec un son très personnel, à la fois radical, efficace et évocateur, Flavien Berger s’est ouvert les antennes de plusieurs radios et télévisions d’envergure nationale, touchant ainsi un public de plus en plus large que son talent lumineux devrait amplement suffire à séduire, tout en devenant par là même la figure de proue de Pan European Recording, structure incroyablement pérenne dont on rappelle qu’elle constitue certainement le label français le plus joyeusement défricheur des quinze dernières années.

Quant à son magnifique nouvel album Contre-Temps, dont l’ambition évidente du concept, profonde sans être écrasante, ne peut masquer l’éclat bluffant de ses réussites formelles, il arrive presque à nous convaincre que l’apocalypse inéluctable est soluble dans la chaleur humaine la plus incandescente, fut-elle fugace et périssable : bravant le pessimisme ambiant à contre-courant, entre tubes à la pelle, curiosités ludiques et envolées célestes improbables, il y a fort à parier qu’on l’a autant aimé l’été prochain qu’on l’aimera l’été dernier.

Et entre les deux ? L’éternité.

Contre-Temps de Flavien Berger
Disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 28 septembre 2018 via le label Pan European Recording.

Flavien Berger sera en concert le 12/10 à Rennes (Antipode – Festival Maintenant), le 13/10 à Brest (La Carène), le 19/10 à Strasbourg (La Laiterie), le 20/10 à Metz (La Bam), le 08/11 à Feyzin (Épicerie Moderne), le 09/11 à Clermont-Ferrand (Coopérative De Mai), le 10/11 à Montpellier (Rockstore), le 15/11 à Roubaix (Condition Publique), le 19/11 à Paris (Olympia), le 30/11 à Bordeaux (Rock School Barbeyo), le 01/12 à Biarritz (Atabal) et le 15/12/2018 à Poitiers (Le Confort Moderne).

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Merci à Gillian Bourgeois, Elodie Haddad, Arthur Peschaud et Nicolas Vandyck.

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