Chroniques Musique

Le Tombeau de George Michael

Longtemps un mauvais folklore m’a tenu éloigné de George Kyriacos Panayiotou, folklore que des journalistes paresseux (mais ils ne le furent pas tous) ont recyclé à loisir dans les jours qui ont suivi le décès du chanteur. Les shorts fluos, le Club Tropicana, les brushing bouffants, le bronzage permanent, le Live Aid agissaient sur l’adolescent gringalet et (qui se voulait) rétif que j’étais comme un repoussoir. Tout ce que me semblait (souvent à tort d’ailleurs) incarner l’ex-leader de Wham! me faisait fuir : en gros, la frime, le fric et la mauvaise musique. Comme si George Michael incarnait le négatif de mon idole d’alors, Morrissey (alors qu’évidemment tout n’était pas si simple).

Sourd à son talent (et il fallait l’être pour ne pas voir que, dès Everything She Wants, George Michael avait des arguments à faire valoir), je laissais passer Faith (impressionné malgré tout par les prouesses vocales de One More Try), Listen Without Prejudice et même Older sans y accorder davantage qu’une attention distraite.

Mon chemin de Damas passa par l’acquisition de Songs From The Last Century par la radio dans laquelle j’effectuais une émission hebdomadaire. Intrigué par la pochette classieuse et le répertoire (principalement des standards du Great American Songbook popularisés par Bing Crosby, Sinatra ou David Bowie), je posai le cd dans la platine et, dès Brother Can You Spare a Dime, je pris une claque retentissante. La projection de la voix, le beauté du médium, l’agilité dans la montée des aigus, tout était à tomber (et l’est toujours d’ailleurs). J’avais dans les oreilles rien moins que le plus grand chanteur anglais en activité, ce que dix minutes auparavant j’ignorais.

J’étais incurieux, je devins boulimique. Je refis le chemin à l’envers, tout y passa, du single du coming out (Outside) aux hits primesautiers des débuts de Wham! en passant par tous les albums en solo. Ne faisons pas l’hypocrite sous prétexte d’écrire un panégyrique, tout n’était pas grande chère dans ce banquet et Yog (comme le surnommait Andrew Ridgeley), à force de vouloir tout contrôler, s’enferma parfois dans une dance pop un peu mécanique déjà dépassée au moment de sa parution. Ce control freak qui préférait souvent assurer les contre-chants plutôt que de laisser faire les choristes qu’il avait lui-même engagés aurait parfois dû accepter d’être davantage attelé. Mais tel n’était pas son tempérament. Ce qui explique peut-être, malgré l’immense succès engrangé par ses disques, un aboutissement artistique inégal.

De tous mes artistes préférés, c’est sans doute le seul dont je ne puisse pas dire qu’il ait réussi (de mon point de vue) un disque intégralement. La faute parfois à la production, mais aussi à des textes non exempts de platitudes ou à des titres faiblards. Même sur Listen Without Prejudice Vol.1 (qui demeure un accomplissement majeur dans sa carrière), la face B n’est pas à la hauteur de la première (mais la barre était il faut dire très haute).

Ces restrictions qu’il m’est pénible d’avouer n’empêchent pas de s’esbaudir devant les merveilles délivrées tout au long de sa production discographique (et elles sont légion!), de Everything She Wants (en 1984) à sa reprise de Going To A Town dans la version Deluxe de Symphonica (en 2014). Comme d’autres illustres prédécesseurs (parlons Frank, parlons Marvin), George était aussi à l’aise sur les titres rythmés que dans les ballades mais sa voix ne fut jamais aussi personnelle, aussi riche que lorsqu’elle se frottait à des thèmes douloureux (et là, la liste est longue comme le bras : A Different Corner, Jesus To A Child, Older, Kissing A Fool, Cowboys And Angels (son Odyssée, son Bateau Ivre…), My Mother Had a Brother et même Careless Whisper).

Car George Michael n’était pas simplement un vocaliste surdoué auquel cas il n’aurait été que le Dick Haymes des années 80 (ou si vous préférez à peine plus que Gary Kemp ou Simon Le Bon (no offence intended)), c’était un Artiste avec un a majuscule comme Sinatra, comme Marvin Gaye, aussi torturé qu’eux avaient pu l’être en leur temps, entrant comme eux en résonance avec beaucoup des tourments de ses contemporains (le propre des grands).

L’immense popularité dont il jouissait au début des années 90 (les milieux indés mis à part) ne l’avait pas réconcilié avec ses démons. Peut-être parce qu’il trouvait cette reconnaissance usurpée, car reposant sur une imposture ou plutôt une fausse posture. Le trouble suscité par Freedom ’90 (un de ses titres les plus magistralement honnêtes) nous mettait pourtant sur la voie :

I think there’s something you should know
I think it’s time I told you so
There’s something deep inside of me
There’s someone else I’ve got to be

Dans ces mots, il n’y avait pas uniquement un tournant dans une carrière artistique, il y avait la vérité d’un homme qui, pour de multiples raisons, ne pouvait vivre son homosexualité au grand jour et ne pouvait plus non plus continuer à chanter comme si de rien n’était.

La mort de son amant Anselmo Feleppa (à qui il dédia le térébrant Jesus To A Child) et surtout un incident largement médiatisé dans des toilettes publiques allaient lui permettre de mettre fin à une mascarade qui l’avait fait sans doute souffrir bien davantage qu’il ne put l’admettre publiquement. Désormais libéré d’un secret qui lui avait tant coûté, il put devenir l’homosexuel flamboyant que beaucoup désespéraient qu’il ne devienne un jour et un signe de ralliement pour tant de jeunes hommes persécutés dans leur quotidien.

Les disques allaient s’espacer, les apparitions publiques se raréfier (surtout après 2005) mais l’essentiel avait été dit, chanté et vécu. L’homme qui s’est éteint paisiblement dans sa maison de Goring-On-Thames le matin du 25 décembre 2016 était un mensch.

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5 commentaires

  1. Merci pour les touchants commentaires ici et sur Facebook. Heureux d’avoir rendu cette justice à un artiste qui compte beaucoup pour moi et pour beaucoup plus de gens que je ne l’imaginais (du moins en France) mais triste de voir le silence des médias français, spécialisés ou non ( à l’exception glorieuse d’Hugo Cassavetti dans Télérama et de Didier Lestrade dans Libération). Même Mojo, cette référence internationale a choisi une autre couverture pour son numéro de Mars. Gageons qu’un jour, ils s’en mordront les doigts.

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