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Des classiques à (re)découvrir : « Givre et Sang » de John Cowper Powys

De l’auteur anglais John Cowper Powys, Henry Miller disait qu’il était « possédé par le souffle des dieux, formule qui ne rend qu’imparfaitement le double aspect ténébreux et lumineux de son œuvre. » Rien de tel, pour comprendre cette citation, ô combien juste, que de plonger dans le somptueux Givre et Sang (Wood and Stone), que je vous encourage à offrir aux lecteurs exigeants de votre entourage en ces fêtes de fin d’année.

givre et sang

John Cowper Powys (1872-1963) est né dans le Derbyshire, dans un presbytère de l’ère victorienne où le pasteur, son père, « tel un démiurge nimbé de légendes druidiques, le marque de son empreinte en lui ouvrant, non les voies du Seigneur, mais l’univers du fétichisme. Enfant, il est tourmenté par la peur et le sadisme, mais exalté par le sentiment d’être magicien et par les enchantements de la nature. Jeune homme, il entre en d’extatiques communications avec l’inanimé » et les forces occultes, au cours de longues promenades qu’il effectue quotidiennement.

Les héros de ses romans, torturés, obsédés, toujours au bord du gouffre, sont à l’image de l’auteur qui frôlera souvent la démence mais parviendra, à la soixantaine, à dompter ses démons et à les léguer à ses seuls personnages. Il est très attaché à ses jeunes frères, Llewelyn et Theodore Francis, futurs écrivains de renom, dont il se servira pour créer le personnage du frère du héros dans Givre et Sang.

En 1904, il part enseigner aux États-Unis où il se fait connaître comme poète et essayiste. Wood and Stone marque, en 1915, le début d’une œuvre romanesque intense et tourmentée, dont on retiendra Wolf Solent (1929) et Les Enchantements de Glastonbury (1933).

Une œuvre protéiforme, aussi sublime qu’éminemment païenne, sorte d’écheveau de forces naturelles et de sentiments troubles et puissants, emportant les héros dans un tourbillon de passions et de tourments.

Chez John Cowper Powys, « le bas et le haut, le lyrisme et le détail sordide ou insolite, l’humour iconoclaste et la rêverie cosmique cohabitent »…

Givre et Sang se déroule en Angleterre, évidemment, autour du manoir d’Ashover, quelque part dans le Dorset. Dès les premières pages, le décor est planté : un manoir sous la lune, le bruit d’une canne sur la route, des hululements de chouette, nous voilà dans un roman de Wilkie Collins ou de Ann Radcliffe, se dit le lecteur surpris. Et il n’a pas tout à fait tort : des personnages qui semblent sortir de contes celtiques hantent les lieux et des forces surnaturelles semblent déjà à l’œuvre.

Le héros tourmenté du roman, Rook Ashover, est un personnage énigmatique, qui passe de longues heures à parcourir son domaine et à observer le passage des saisons. Il n’a de cesse de soumettre ses actes et états d’âme au jugement de la Nature, pour laquelle il éprouve une attirance sensuelle et mystique de l’ordre de l’obsession morbide.

Autour de lui gravitent Netta Page, avec laquelle il vit, sa cousine Ann, et Nell, la jeune femme du pasteur Hastings. Perdu dans ses pulsions contradictoires, Rook ne sait comment choisir entre ces trois femmes qu’il désire violemment, désir qui se heurte à un besoin viscéral de liberté et une incapacité d’aimer durablement et entièrement.

Le père de Rook est mort et son frère cadet Lexie, auquel il porte un amour dévorant, est célibataire et affligé d’une maladie qui l’entraîne sans détour vers la tombe. Netta étant stérile, la descendance des Ashover est compromise et le nom s’éteindra à jamais avec les deux frères. C’est sans compter les manigances de Mrs Ashover, la veuve, qui va comploter avec la cousine Ann pour donner un enfant à Rook en écartant Netta. Hésitant entre la culpabilité et le chagrin, le désir et le remords, la fidélité au passé et l’horreur que lui inspire une hérédité maudite, Rook, qui ne se tient jamais bien loin de la folie, perd pied…

Il met remarquablement en scène les passions humaines et cette nature présente jusque dans les représentations des états d’âme de personnages enchaînés par le destin…

Si Miller le considérait comme un génie, d’autres furent plus impressionnés par le gigantisme des romans de Cowper Powys, et par la complexité d’une nature travaillée d’angoisses obsessionnelles, que par son talent. Sans doute sa personnalité hors-norme, dérangeante, totalement indissociable de l’oeuvre, lui a-t-elle porté préjudice.

Tous ses écrits sont emplis de l’ambivalence, des névroses et des croyances profondes de Powys : chez lui, « le bas et le haut, le lyrisme et le détail sordide ou insolite, l’humour iconoclaste et la rêverie cosmique » cohabitent, donnant à ses romans un ton unique autant que déroutant.

Givre et Sang est un roman d’une puissance rare, animé d’un grand souffle épique, traversé de fulgurances poétiques et lyriques et réunissant tous les thèmes et obsessions chers à l’auteur, parfait pour entrer dans l’œuvre pour ceux qui ne la connaissent pas.

L’auteur met remarquablement en scène les passions humaines et cette nature présente jusque dans les représentations des états d’âme de personnages enchaînés par le destin, hantés par le rythme des saisons, dominés par des forces qu’ils sont trop faibles pour affronter.

Un roman sombre et magistral auquel l’on peut attribuer bien des sens, tant il peut porter à interprétations, et qui ne devrait pas laisser le lecteur indifférent pour peu qu’il ose s’y aventurer…

« De très loin, des prairies inondées, lui parvenait de temps à autre le cri rauque d’un oiseau nocturne isolé, d’un engoulevent peut-être, ou d’un butor, et ce cri confirmait sa tragique vision des choses.

N’était-il pas lui-même un corbeau de nuit solitaire se lamentant dans une langue inconnue tandis que les souffles humides des eaux en crue recouvraient les marais ? »

Givre et Sang de John Cowper-Powys

Traduit de l’anglais par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard Editions Points – janvier 2008

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