Chroniques Musique

G Lolli, « In Movimento » : le son, la matière brute et le talent

I y a un peu plus d’un an, G Lolli sortait Chiaroscuro, second volet d’un triptyque consacré à la Librarian Music. Chroniqué en ces lieux (ici), l’album avait provoqué un certain émoi auprès de votre chroniqueur, lui retournant légèrement les rares neurones encore actifs, l’amenant à se persuader qu’il était grand médecin musicothérapeute.

Pour cet ultime volet, point de délires mégalomaniaques, pas d’abus de toxiques entraînant une distorsion de la réalité, juste une chronique pour dire à quel point cette trilogie est une réussite sur bien des plans et comment In Movimento la conclut avec brio.

Elle débute donc en 2017 à la sortie de Capire El Mistero. Pour ce disque, intuitivement pensé, Lolli utilise le matériel enregistré entre 2015 et 2017 et décide d’en faire une sorte de compilation ayant pour fil conducteur une Italie fantasmée à travers son patrimoine cinématographique.
L’auteur, touche-à-tout de génie, s’autorise tout de même de nombreuses sorties de route, s’égarant sur le terrain du jazz, de la pop, de la chanson, du reggae, de l’indie, de l’électro psyché, de l’expérimental barré, revisitant le répertoire de Goraguer, Vannier et autres arrangeurs de génie des 70’s, le tout sous le haut patronage de Morricone. Disque foutraque, débordant d’idées, empli jusqu’à la gueule de courts morceaux, Capire El Mistero surprend son monde par sa cohérence et la sincérité qui s’en dégage. Le succès, relatif mais présent, est immédiat et les deux éditions vinyles rapidement épuisées.

Pour autant, comme je le disais plus haut, Capire El Mistero ne devait être qu’un one shot. Ce qui décide Lolli à changer son fusil d’épaule est le graphisme choisi par Jennie pour la pochette. Il est si impressionné par son travail, mais aussi par la symbolique qui s’en dégage (liée à un moment personnel intense), qu’il décide de continuer l’aventure et en faire une trilogie.

En 2019 sort donc Chiaroscuro. À l’image de son graphisme, l’album baigne dans  un clair-obscur crépusculaire moite et plus urbain que son prédécesseur. S’il prolonge l’esprit de Capire El Mistero, toujours la BO d’une Italie fantasmée, il resserre légèrement le propos, s’éparpillant toujours mais faisant montre d’une cohérence encore plus surprenante, taillant dans le surplus (exit le chant, le reggae) pour ne conserver que l’essentiel, développer certaines idées plus… suggestives dirons-nous et introduire un peu de noirceur, de dissonance pour s’ouvrir à l’expérimentation.

Ce 31 juillet est paru In Movimento, ultime volet de cette aventure peu ordinaire. De l’aveu même de son auteur, c’est le plus travaillé des trois et, forcément, le plus accompli.
D’abord parce que d’un point de vue musical, cela reste toujours très accessible et surprenant : on est encore sidéré par cette aisance mélodique, cette facilité à créer un univers singulier à partir de son obsession de la production française et anglo-saxonne de la fin des 60‘s, nous faisant croire que le temps s’est arrêté entre 1975 et 1978 avec l’avènement de l’électro progressive psyché issue de l’axe germano-américain.
Ensuite parce que Lolli prend beaucoup plus de risques sur ce chapitre que sur les autres : autant il pouvait y avoir une certaine retenue sur Chiaroscuro ou Capire El Mistero, autant là il n’hésite plus à aller au bout de ses idées, quitte à faire le grand écart en plongeant dans une certaine grandiloquence (Tristezza Inifinita, Lettera A Ennio ou le terrifiant Luz), à un tel point de maîtrise que s’y associent parfois des ascensions vertigineuses (Kau Yi Chau) ou, à l’inverse, en faisant preuve de retenue (Outro, Benvenuti).

Il en va de même pour les émotions, avec cette sensation que Lolli s’interdit désormais tout filtre. De ce fait, la mélancolie qu’on percevait par moment sur les précédents chapitres occupe maintenant quasiment tout l’espace.
Dès les premières notes de Che Entri jusqu’à Chi Va Piano, elle se loge dans tous les interstices, se mêle de tous les silences, se met en scène comme rarement, s’octroyant le premier rôle, soulignant la beauté des compositions et des arrangements de Lolli.
Néanmoins, dans ce film d’une rare ambition, d’autres seconds rôles font leur apparition et notamment dans cette troisième partie. C’est le cas de la dissonance, de la folie, qui s’invitent dans la seconde moitié de In Movimento, de la tension également (à la lisière de la folie sur Melville, ascensionnelle sur Kau Yi Chau). L’apaisement est encore présent mais en retrait et parfaitement placé (à la fin de chaque face : jazzy façon Badalamenti sur la première face, blues psyché façon Goraguer sur la seconde).
Bref, chacun joue sa partition et le talent de Lolli, outre le fait de jouer une bonne partie des instruments, est de mettre en scène toutes ces personnalités, parfois antagonistes, et d’en faire un patchwork musical réfléchi, passionnant et très surprenant.

D’autant plus surprenant que, après discussion avec le Messin, si vous vous dites que sa trilogie est imprégnée de références musicales comme cinématographiques issues des 70‘s, vous vous fourrez la moitié du doigt dans l’œil.
Lolli est un mystère, ce qui fait sa spécificité me direz-vous. À l’orée de sa trilogie, il est aisé de se dire qu’il connaît ses BO sur le bout des doigts, que sa culture musicale est probablement immense. Pourtant, l’homme vous dira qu’il n’est experG t en rien. L’actualité musicale ne l’intéresse pas, il n’écoute rien, hormis du blues et la production de la fin des 60’s et début 70’s, trop occupé à produire sa musique.
Au-delà de cette date, le clinquant et l’inutile a pris le pas sur la qualité. Idem pour le cinéma. Si vous pensiez qu’il est une bible cinématographique, un fin connaisseur du cinéma italien, vous avez presque tout faux. Visconti, Rossellini, Scola ou encore Godard et La Nouvelle Vague ne trouvent pas grâce à ses yeux.
À de rares exceptions, comme le Dario Argento des débuts  (l’ombre de Goblin plane sur Luz), le Sergio Leone du Bon, la Brute et le Truand (j’ajouterai Il Était Une Fois Dans L’Ouest tant la seconde partie de Lettera A Ennio y fait penser, mais ce n’est que mon avis personnel) ou encore Le Samouraï de Melville, le cinéma des 70‘s l’indiffère.
En revanche, dès que vous abordez avec lui les 80‘s, les blockbusters avec Schwarzy, Stallone, que vous parliez de Predator, Robocop, Aliens, il s’illumine et affirme avec aplomb être un véritable enfant des années 80 en matière de cinéma. Loin, très loin de tout ce qu’on peut imaginer à l’écoute de Capire Il Mistero, Chiaroscuro et In Movimento.

Et c’est cette dichotomie, entre fantasme de notre part et principe de réalité, qui rend cette trilogie aussi passionnante qu’impressionnante. On touche là au mystère G Lolli. On y touche mais  sans le comprendre parfaitement car, pour notre plus grand plaisir, il demeurera toujours dans un clair-obscur en mouvement.

Remerciements éternels à G Lolli pour avoir pris le temps de répondre à mes questions !


In MovimentoG Lolli

Specific Recordings – 31 juillet 2020

 

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Image bandeau : G Lolli/ L’astrophone 2011/ Service presse

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