Il y a chez Grégoire Gerstmans une façon presque insolente de ralentir le temps. Dans le prolongement du déjà engageant Hypnagogie (2024), le musicien originaire de Liège poursuit cette exploration d’un entre-deux où la conscience vacille, où les sons semblent surgir avant même que le silence ne les ait autorisés. Au gré d’un parcours multi-instrumentiste initié dans les salles de conservatoire, l’envie profonde l’a ramené finalement au piano, instrument de l’enfance devenu ici territoire d’introspection.
Minimaliste sans jamais être froid, l’univers d’Éternité se construit dans une obscurité quasi statique. Les souffles, les résonances, les impacts délicats sur le clavier deviennent matière, tandis que l’effort de retenue instrumentale ouvre un espace presque méditatif. Il ne s’agit plus seulement d’écouter une composition mais foncièrement d’entrer dans son mouvement, de suivre la fluidité des doigts, leurs suspensions, leurs retombées…
La proximité de l’enregistrement accentue cette sensation d’intimité. L’auditeur est invité à côté du piano, au plus près du geste, dans cette respiration fragile qui sépare deux notes.
On pense évidemment à quelques contemporains du genre tels Nils Frahm mais le colosse barbu Grégoire Gerstmans ne se contente pas d’habiter leurs ombres. Il creuse son propre sillon fait de dépouillement et de délicatesse imprégnée.
Une musique qui avance à pas feutrés, suspend le bruit du monde et laisse derrière elle quelque chose de précieux : l’impression d’avoir respiré plus lentement. Un décalage finalement salutaire, un remède face à la frénésie de nos vies.
En guise de touche finale, Bells résonne avec ses effets hypno-électroniques sans que je sache véritablement si cet achèvement pourtant bien accompli est bel et bien fini. Remarquable instant suspendu !
« Le temps nous traverse autant qu’on croit le traverser.
On le retient, on le remplit, on s’y accroche, mais il finit toujours par nous échapper.
Somehow, d’une manière ou d’une autre, tout cède.
Ce qu’on contient, ce qu’on repousse, ce qu’on tait trop longtemps.
Il y a un point de rupture que rien ne contourne.
Un instant où le contrôle devient illusion.
Alors quelque chose lâche, enfin.
Pas comme une chute, mais comme une vérité qui s’impose.
Parce qu’au bout du temps, il reste ce moment-là :
une pièce de piano nue, où l’on s’accroche au moindre son, Somehow »
(Grégoire Gerstmans)

Grégoire Gerstmans · Éternité
PIAS – 9 Octobre 2026


