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Shakespeare in love

Ecrit par Barz

Henry VI

 

 

Quelle épopée ! Quel drame ! Quelle fantaisie !
Têtes qui tombent, coups bas et amours trahies
Sont au programme d’une immense poésie
Écrite il y a des siècles, sublimée aujourd’hui.

C’est à Thomas Jolly que nous devons cette
Magnifique renaissance de Shakespeare
Dans une mise en scène que tout inspire
Rendant son spectateur enjoué et en fête.

Ce ne serait pas rendre hommage à cette audace, cette liberté et cette folle jeunesse, de me soumettre à quelque règle métrique obsolète pour décrire la beauté et l’incroyable émotion au sortir de ce marathon de 18h de spectacle que fut Henry VI aux Ateliers Berthier. Certes, l’épreuve s’étala sur deux jours et fut entrecoupée d’entractes permettant de reprendre vie, moult café et rayons de soleil. Étant un amateur dilettante de théâtre et bien peu connaisseur de l’œuvre de William S, c’est non sans crainte que je me suis fait le pari d’aller assister à cette folie. Et de regret je n’en ai aucun, car la modernité, le rythme effréné et le talent incontestable étaient au rendez-vous.

 

Nous pourrions gloser des heures sur l’influence de Shakespeare sur les temps qui l’ont suivi, jusqu’à aujourd’hui. Une énorme partie de ce qu’on peut appeler maladroitement la pop culture (Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones…) en descend plus ou moins directement. Comme un boomerang, la mise en scène de Thomas Jolly descend à son tour de toute cette pop culture. Né en 1982, il a grandi avec le Club Dorothée et l’arrivée massive du manga, les Simpson, Eric & Ramzy, Kaamelott, et a sans doute voué un culte à certaines références des générations précédentes (The Monty Pythons, Les Deschiens, The Rocky Horror Picture Show…). Il y a de tout cela et bien plus dans cette adaptation d’Henry VI, pièce foisonnante dans laquelle un jeune roi naïf et pacifiste se voit disputer la couronne par ses amis les plus proches, voyant le nombre de ses ennemis accroître de jour en jour.

Au décès d’Henry V, son fils Henry n’a que 9 mois et n’est pas en mesure de gouverner ; les ennuis commencent et les querelles enterrées depuis longtemps refont surface. Dans un premier temps, ce sont les deux oncles du jeune Henry qui mènent la danse : le cardinal de Winchester (extravagant Bruno Bayeux dont le jeu peut faire penser à celui de Michel Fau, intonations de voix, gestuelles et mimiques ultra expressives) et le duc Humphrey de Gloucester (Geoffrey Carey au charme indissociable de son délicieux accent britannique). Puis le jeune roi grandit, se fait couronner, tâtonne, fait quelques erreurs de débutant. Ses deux oncles se déchirent et rêvent de prendre sa place pendant que les batailles en France tournent au cauchemar et qu’une certaine Jeanne la pucelle (ébouriffante Flora Diguet, tatouée, percée, à la perruque bleue flamboyante, d’un dynamisme jubilatoire) boute les Anglais hors d’Orléans. Ensuite apparaîtra Marguerite, française et fille de René d’Anjou, qui sera mariée à Henry VI, sans dot, entraînant la chute inévitable du roi. L’impressionnant et redoutable comte de Warwick (inoubliable Gilles Chabrier, mélange de Wolverine et de Néo, en très méchant et en très classe) orchestrera alors une bonne partie des événements à venir : guerres internes, soulèvement populaire, têtes coupées, sang qui gicle, amours secrètes ou arrangées… Une centaine de personnages joués par une vingtaine d’acteurs : la performance est en marche. Moins millimétrée, obsessionnelle et perfectionniste que celles du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, la scénographie n’en demeure pas moins impressionnante et grandiose, bien que truffée de maladresses et d’imprécisions vite pardonnées.

Henry VI

Telle une série télé dont chaque épisode est réalisé par une personne différente et doté d’une tonalité, d’un angle et d’un traitement différent, chaque chapitre de cette grande fresque est traité d’une manière nouvelle. Ainsi, même si Thomas Jolly s’amuse à monter des scènes d’une grande modernité et d’une grande audace (sons et lumières remarquables, costumes variés, baroques, classiques ou steampunk, batailles épiques, combats d’engins furieux rappelant l’ambiance de Mad Max, shows de danse, hakas guerriers, concert de rock, musique électro-punk…), il ne délaisse pas pour autant la simplicité dans de grandes scènes tragiques dépouillées et d’une folle intensité. S’il réussit si bien à tenir son spectateur en haleine, c’est notamment grâce à ce savant dosage, ce bel équilibre entre modernité et tradition. L’une des plus belles interventions du metteur en scène dans ce périple est l’insertion d’une narratrice, ou Rhapsode, interprétée par la pétillante Manon Thorel, qui s’adresse aux spectateurs enthousiastes en leur résumant certaines scènes compliquées, en annonçant la suite, en parlant des coulisses de la création, etc… Il est alors impossible de ne pas se sentir impliqué dans l’œuvre, la porte nous est directement ouverte et cette passerelle est un miracle.

 

Il serait difficile et fastidieux de tout vous raconter, mais il est cependant à noter qu’il n’y a rien d’anodin à ce qu’un jeune trentenaire adapte un texte vieux de plus de quatre siècles. Si les combats d’aujourd’hui ont bien changé, les gens de pouvoir nous paraissent être les mêmes, interchangeables, criminels et pathétiques. Et les problématiques restent fondamentalement les mêmes : comment profiter du peuple sans avoir à faire sans lui ?

À l’issue de la pièce, qui annonce en grandes pompes Richard III (qui sera montée par Thomas Jolly et la Cie La Piccola Familia à l’Odéon – Théâtre de l’Europe en 2016), j’ai bien sûr versé une larme que tout cela se termine, mais aussi ressenti un immense bonheur d’assister à la quintessence de la jeunesse artistique. J’ai alors pensé à Xavier Dolan qui à Cannes proclamait :

 

« Ce ne sont pas que les hommes politiques et les scientifiques qui peuvent changer le monde, mais aussi les artistes. Ils le font depuis toujours. Il n’y a pas de limite à notre ambition à part celles que nous nous donnons et celles que les autres nous donnent. En bref, je pense que tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais. »

 

Nous n’abandonnerons jamais.

Henry VI from La Compagnie des Indes on Vimeo.

 

Henry VI, de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly, Cie  La Piccola Familia, dernière date à l’Opéra de Rouen le 20 juin. Disponible en coffret 5 DVD.

Richard III, de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly, du 6 janvier au 13 février 2016 au Théâtre de l’Odéon.

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