Les éditions Zulma avaient anticipé un été chaud où dormir ne serait pas toujours chose facile. Qu’importe, il est plein de choses que l’on peut faire la nuit, au lieu de somnoler, et notamment lire des histoires merveilleuses, surtout quand elles sont racontées par la plus mythique des conteuses de tous les temps, la très belle Shahrazade. Elle sauva en effet sa vie grâce à ce don fabuleux et, durant Mille et une Nuits, elle réussira à maintenir le sultan en éveil, accroché à ses lèvres, et finira par épouser celui qui voulait la tuer.

Ce monument de la littérature pourrait faire peur à certains et l’initiative des éditions Zulma de nous en proposer quelques uns des meilleurs morceaux en volumes séparés constitue une très belle opportunité de l’apprivoiser. Pour ceux qui ne connaitraient pas cette œuvre, il sera aisé d’y pénétrer par l’une ou l’autre de ces trois histoires qui se lisent de façon autonome sans qu’aucune connaissance additionnelle ne soit nécessaire; pour ceux plus familiers de cette galaxie merveilleuse, ils découvriront la très belle traduction de Joseph-Charles Mardrus qui date du début du XXème siècle. Cette traduction offre, pour les nouveaux lecteurs, un niveau de fluidité maximale permettant un des accès les plus aisés à ce texte. Elle magnifie par ailleurs la poésie et la délicatesse du propos, aussi subtil que drôle, et tout autant classique que subversif.

Alors bien sûr j’entends déjà votre légitime interrogation afin de savoir quel titre choisir de façon privilégiée ou dans quel ordre? Les trois évidemment! D’autant plus que David Pearson, le Cover designer des éditions Zulma, les a habillés de fines dentelles blanches sur des fonds bleu, rose ou orangé qui expriment à la perfection le raffinement toujours présent, les détours espiègles et inventifs de la narration ainsi que la prodigieuse perspicacité de ses innombrables rebondissements. Si vous souhaitez suivre l’ordre dans lequel Shahrazade les relate au sultan, vous commencerez par l’Histoire de la Princesse Boudour (correspondant aux nuits 170 à 236), une histoire d’amour et de beauté absolus, qui demandera aux protagonistes de la constance et de la patience avant de voir leur union se réaliser. Vous poursuivrez alors par les 7 voyages qui composent l’Histoire de Sindbad le Marin ( Nuits 290 à 316) qui portent l’inventivité et la veine aventureuse à un haut niveau tout en nous faisant réfléchir à notre désir insatiable de nouveauté et à notre incapacité à rester en place. Enfin les plus facétieux et rebelles trouveront leur compte dans l’Histoire de Dalila-la-Rouée (nuits 432 à 465), où deux femmes puissantes Dalila et sa fille Zeinab font tourner les hommes en bourriques pour parvenir à être, enfin, reconnues et considérées à leur juste valeur.
« Prenez ce jeune homme et conduisez-le au hammam. Puis vous l’habillerez somptueusement et vous le ramènerez en ma présence demain matin, à la première heure du Diwân. » Et cela fut exécuté à l’instant. Quant à Sett-Boudour, elle alla retrouver son amie Haïat-Alnefous et lui dit: « Mon agneau, notre bien-aimé est de retour. Par Allah ! J’ai combiné un plan admirable pour que notre reconnaissance ne soit pas un coup funeste à quelqu’un qui de jardinier se verrait roi, sans transition. Et ce plan est tel que s’il était écrit avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, il servirait de leçon à ceux qui aiment à s’instruire. » Et Haïat-Alnefous fut si heureuse qu’elle se jeta dans les bras de Sett-Boudour ; et toutes deux, cette nuit-là, commencèrent à être fort sages pour se préparer à recevoir en toute fraîcheur le bien-aimé de leur cœur.»
─ Histoire de la princesse Boudour

C’est qu’effectivement cet ensemble composite qui s’abreuve à trois sources littéraires principales, indo-persane, arabe et égyptienne, est souvent d’une étonnante modernité ce qui en fait une lecture surprenante et actuelle. On y parle de la force des femmes, du consentement, d’une sexualité tout à la fois voluptueuse, inventive et dégenrée; On s’y interroge sur la nature, le pouvoir, nos rêves et nos engagements. Pourtant, quelle que soit la coloration de l’histoire, ce qui prend le pas sur tout le reste et qui nous attache irrésistiblement à ces contes c’est la puissance absolue de l’imagination. Le fabuleux nous attrape immédiatement dans ses griffes et, désormais totalement réveillés et heureux, on en redemande!
Histoire de la princesse Boudour
Histoire de Sindbad le Marin
Histoire de Dalila-la-Rouée
Traduit de l’arabe par Joseph-Charles Mardrus
Zulma, 11 juin et 2 juillet 2026


