Chronique Musique

Heron Oblivion

Heron Oblivion
Ecrit par Jism

Un salon, des tentures aux murs, une douce odeur de patchouli, des bâtons d’encens se consument, un groupe de personnes réunies autour d’un thé à la bergamote bio discute dans une ambiance bon enfant; la discussion va bon train.

  • Dites moi Cunégonde, toute cette discussion est bien intéressante, je dirais même prenante, mais quand tout le monde reprend une taffe de calumet et se tait, il ne subsiste en ces lieux qu’un silence que je dois qualifier de pesant. Serait-ce possible d’y adjoindre de quoi lever ce poids ? En un mot comme en cent, pourrions nous avoir de quoi emplir nos conduits auditifs d’un nectar musical à la fois reposant et nimbé d’un psychédélisme de bon aloi ?
  • Fort bien Albertin, j’ai là un breuvage fort goûtu que m’a amené Gaudefroy, mon huitième fils, de retour de ses études pour une quinzaine de jours. Il s’agit là de Heron Oblivion, groupe parfaitement inconnu jusque là,  dont il m’assure que l’écoute devrait contenter tous nos sens et nous permettre un voyage intérieur de grande qualité à peu de frais.

Cunégonde se lève, se dirige vers la discothèque, en extrait le Lp de Heron Oblivion, ôte le disque de son emballage, le met sur la platine, pose le diamant dessus et … quarante cinq minutes plus tard, l’ambiance s’est quelque peu alourdie, les tentures se sont décrochées, les rares visages encore présents fermés.HeronOblivion_9001-640x640

Car, avouons-le, si le nouveau groupe de Meg Baird (ex Espers et auteur de magnifiques albums folk) et de membres de Comets On Fire fait illusion lors des premières secondes de Beneath Fields (et peut très bien passer pour un disque de hippies propre sur lui), la suite en revanche laisse peu de doutes quant à l’aspect plus rêche et dégueulasse du disque. Vous direz, dès lors qu’on connaît la constitution du groupe, du moins dans sa partie Comets, on se doute un peu que le cambouis et les toxiques un peu plus violents que la camomille seront de la partie.

Bien sur Heron Oblivion fleure bon les années 60/70, Joni Mitchell, Linda Perhacs entre autre, incitant presque à sortir la guitare acoustique, les fleurs et danser nu sous la lune autour d’un bon feu de joie. Le chant de Meg Baird, d’une pureté troublante, parvient à faire planer l’auditeur très au-dessus du commun des mortels (le côté Heron du groupe, probablement) mais n’oublions pas l’apport des musiciens, dont la propension à saloper la pureté a été révélée au grand public lors d’un Blue Cathedral mémorable; ne pas oublier donc que ces gars n’aiment rien tant qu’à plonger les mains dans la crasse, en sortir des pépites mal dégrossies comme d’autres alignent des trésors mélodiques pop. D’où une dualité crasse/beauté, psyché tortueux/folk lumineux qui irrigue tout le disque, instillant une tension passionnante.  En dessous de la voix lunaire de Meg Baird, ça couine, grince, déborde de tous les côtés (les solos crades et torrentiels notamment), tout le disque est baigné dans un psychédélisme crasseux parfois sous influence Kraut, la plupart du temps digne d’un Neil Young & Crazy Horse de la très grande époque (Zuma dans le rétroviseur et plus particulièrement Danger Bird sur le grandiose Rama). Parfois les dérapages sont impressionnants (Faro, dans lequel la voix de Baird a bien du mal à s’extraire, noyée dans des déluges de guitares difficilement contrôlées, rappelant le potentiel de dangerosité de Comets On Fire), par moment la beauté fait irruption d’un coup (Seventeen Landscapes et ses apartés acoustiques) et ailleurs, plus particulièrement sur l’impressionnant final Your Hollows, quand les guitares et le chant de Baird ne font plus qu’un, on reste un peu interloqués par l’audace et surtout l’inconfort se dégageant de ce disque. Parce qu’il faut tout de même l’évoquer, et c’est la raison pour laquelle tout le monde ou presque s’est barré de la petite sauterie de Cunégonde en tirant la gueule, c’est qu’au bout du compte, Heron Oblivion est d’un inconfort incroyable. Bien sur, c’est beau, pur, sympa même, ça permet aussi de faire tourner le spliff en évoquant sa jeunesse, enfin, tout ce qu’on voudra,  mais c’est avant tout un disque très instable qui tire sa beauté des forces contraires qui l’animent. Un disque qui mettra toute son énergie à vous maintenir la tête sous les marécages ou à vous traîner dans la boue avec votre consentement. Alors évidemment, à moins qu’on ne veuille trier ses amis sur le volet, l’idéal pour l’écouter c’est d’être chez soi, muni d’un casque et sans personne autour. Là vous pourrez pleinement apprécier toute l’élégance crasse qui se dégage de ce très beau disque.

Sorti le 04 mars chez Sub Pop/PIAS et chez tous les disquaires amateurs de chevaux fous crasseux de France et d’ailleurs.

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